22 Sivan 5779‎ | 25 juin 2019

Point de débats en chemin !

Yonathan Bendennoune
Alors que Yossef renvoyait ses frères en terre de Canaan pour en faire venir leur père, il leur préconisa d’éviter toute discussion susceptible de les distraire : « Point de débats en chemin !» (Béréchit 45, 24).
Quels débats les fils de Yaacov devaient-ils donc éviter en cours de route ? Rachi cite une explication tirée du Talmud (Taanit 10/b) : « Ne vous absorbez pas dans une question de Halakha, de crainte que vous ne vous égariez ! » De prime abord, cette interprétation semble contredire un principe clairement établi dans la Torah. Il est écrit en effet : « Tu les enseigneras à tes enfants et tu t’en entretiendras quand tu seras assis dans ta maison, quand tu iras en chemin, en te couchant et en te levant » (Dévarim 6, 7).La Torah doit être étudiée dans toutes les circonstances du quotidien, et notamment lorsque nous voyageons. Dès lors, comment Yossef a-t-il pu recommander à ses frères justement de ne pas s’adonner à l’étude pendant leur retour vers Canaan ?
Il y a étude et étude
Manifestement, la réponse la plus évidente consiste à dire qu’il existe différents niveaux d’étude. En effet, un thème peut être abordé superficiellement, sans en approfondir les détails et en se contentant de survoler sommairement les grandes questions. Par ailleurs, il est également possible d’approfondir des sujets, en en examinant les détails les plus subtils et en soulevant des débats visant à élucider les problèmes. En préconisant à ses frères de ne pas s’absorber dans des questions de Halakha en chemin, Yossef faisait visiblement référence à ce second type d’étude, lequel est effectivement le plus susceptible de distraire l’esprit. C’est d’ailleurs bien ce que laisse entendre l’expression utilisée dans ce verset, qui se traduit littéralement : « Ne vous mettez pas en colère » ou encore : « Ne vous agitez pas en chemin ! » L’« agitation » intellectuelle qu’il leur a demandé d’éviter est manifestement celle suscitée par de grands débats, qui focalisent toute la réflexion et la concentration.
Une sentence mûrement réfléchie
Le Pri Tévoua propose pour sa part une autre approche pour résoudre cette contradiction. Lorsque Yossef donna cette recommandation à ses frères, il ne faisait pas référence à l’étude de manière générale, mais à une Halakha spécifique : celle qui avait conduit ses frères à le vendre…De fait, si les fils de Yaacov avaient décidé de tuer ou de vendre Yossef, ce n’était pas pour de simples motifs de jalousie. Avant de mettre leur projet à exécution, les dix frères avaient mûrement réfléchi à la situation, pesé le pour et le contre jusqu’à aboutir à la conclusion que Yossef méritait la mort. On se rappelle en effet qu’à cette époque, ce dernier ne cessait de médire de ses frères auprès de leur père, les accusant de nombreux maux dont ils étaient pourtant innocents. Avec ses rêves, la situation n’avait cessé de s’envenimer, et les frères réalisèrent finalement que si Yossef continuait de les accuser de la sorte, leur sort en serait fait. Ils délibérèrent donc sur son cas et arrivèrent à la conclusion que leur cadet avait le statut de « rodef » – terme désignant une personne qui « poursuit » autrui dans le but de le tuer. Or, la Halakha stipule que dans ce genre de circonstances, la victime est tenue tuer son agresseur afin d’éviter d’être elle-même tuée. Ce verdict, mûrement réfléchi, les convainquit qu’il était de leur devoir de tuer Yossef, car tel était le sort qu’il méritait. C’est la raison pour laquelle la Torah précise que juste après l’avoir jeté dans un puits, les fils de Yaacov « s’assirent pour manger du pain » (Béréchit 37, 25). Dans ce contexte, cette précision renferme une information cruciale : le fait qu’ils ont pris un repas juste après avoir condamné leur frère à mort prouve qu’ils avaient la conscience tranquille, car ils étaient certains d’avoir accompli ce qui était juste et droit (Sforno ibid.). Il s’avère ainsi que tous ces événements se déroulèrent dans le cadre d’un jugement halakhique, dont le verdict était fondé sur des principes et des règles clairement établis.
Comprendre ses erreurs
Bien des années plus tard, les fils de Yaacov découvrirent que Yossef était devenu le vice-roi d’Égypte, et ils comprirent que tous ces événements faisaient partie du plan divin pour leur apporter une subsistance pendant les années de famine. Yossef lui-même, qui avait été la victime de leur complot meurtrier, leur adressa des paroles de réconfort, insistant sur le fait qu’il n’éprouvait aucune rancœur à leur égard : « Ne vous affligez pas, ne soyez pas irrités contre vous-mêmes de m’avoir vendu pour ce pays, car c’est pour le salut que l’Éternel m’y a envoyé avant vous… » (Béréchit 45, 5), après quoi il se jeta à leur cou en pleurant.
La stupeur qui envahit alors ses frères n’était pas uniquement due à leurs retrouvailles : c’est tout l’édifice méthodique avec lequel ils avaient condamné Yossef à mort qui s’effondra. Ils réalisèrent à ce moment-là que leur jugement avait été erroné et qu’ils s’étaient totalement méprisés sur son compte. Une question lancinante commença alors à les harceler : comment avaient-ils pu se tromper de la sorte ? Comment avaient-ils pu condamner leur frère qui se montrait à présent si bienveillant à leur égard ? Nul doute que, rongés par les remords, ils souhaitèrent élucider cette énigme, en reprenant leurs réflexions du début pour comprendre où était la faille de leur jugement.
Mais aux yeux de Yossef, cette réflexion était totalement vaine. En effet, comme il le répéta à plusieurs reprises, il considérait que « l’Éternel m’a envoyé avant vous pour vous préparer une ressource dans ce pays et pour vous faire vivre une grande délivrance. Non, ce n’est pas vous qui m’avez fait venir ici, c’est D.ieu ! » (ibid. 7-8). Suivant sa conception des choses, il n’y a pas lieu de s’interroger sur ses erreurs, lorsqu’il est manifeste que c’est la main du Créateur qui guide nos choix.
Selon le Bet Israël, l’optique particulière de Yossef apparaît également à travers les fameuses génisses qu’il envoya à son père pour le transporter. Rachi explique que ces bêtes étaient uneallusion au dernier sujet que Yossef et son père étudiaient avant d’avoir été séparés – celui de la « génisse à la nuque brisée ». Cette génisse était sacrifiée dans le cas où un cadavre était retrouvé à l’extérieur d’une ville, sans qu’on pût découvrir le meurtrier. En clair, lorsque l’on ne parvenait pas à élucider un crime, le Sanhédrin offrait cette bête en signe d’impuissance à comprendre les faits et leur sens : c’était une façon de s’en remettre à D.ieu, en acceptant l’idée que certains événements échappent à la compréhension des hommes et sont le fait de Sa seule volonté. En envoyant ces génisses à son père, Yossef voulut donc lui transmettre le même message : « Ne cherche pas à comprendre comment et pourquoi j’ai vécu de telles péripéties ! Nous devons les accepter comme la volonté de D.ieu, qui nous a ainsi offert une délivrance en cette période de famine… »
C’est dans cet esprit que Yossef, en renvoyant ses frères auprès de leur père, voulut les empêcher de spéculer sur les raisons les ayant conduits à le vendre. Il avait bien conscience du fait que cette question devait les hanter. C’est pourquoi il les intima de ne pas s’en préoccuper : « Point de débats en chemin ! » – autrement dit : « Ne laissez pas cette question vous absorber, car celle-ci est absolument vaine. » Les voies du Ciel sont parfois impénétrables, et lorsque les événements nous dépassent, nous devons simplement les accepter comme un effet de Sa volonté, comme l’expression de Son infinie sagesse que nul homme ne peut pénétrer.