12 Kislev 5781‎ | 28 novembre 2020

Parachat Bo – Un engrenage aux mille facettes

C’est dans la paracha de cette semaine que la Torah énonce les commandements particuliers de la nuit du Séder : la consommation du sacrifice de Pessa’h, de la matsa et des herbes amères.

 

Ces trois consommations obligatoires sont riches en signification : ce sont des symboles représentant les circonstances dans lesquelles la sortie d’Égypte s’est déroulée. Ainsi, le sacrifice de l’agneau pascal – le Pessa’h – nous rappelle que lors de la dixième plaie d’Égypte, D.ieu a « sauté » au-dessus des maisons juives, pour épargner les premiers-nés hébreux. La matsa symbolise quant à elle la précipitation avec laquelle nos ancêtres ont dû quitter la terre des Pharaon – sans avoir le temps de laisser gonfler la pâte emportée pour la route. Enfin, les herbes amères rappellent l’amertume dans laquelle nos pères ont vécu, pendant plus de deux siècles de cruelle servitude.

Mais justement, ce dernier symbole n’est-il pas quelque peu hors de propos ? En effet, le  principe de la fête de Pessa’h – de même que pour toutes les autres fêtes du calendrier juif – est de commémorer les miracles opérés en notre faveur par le Maître du monde, afin que leur souvenir se perpétue au sein de notre peuple. Dès lors, pour quelle raison devrions-nous rappeler les souffrances qu’ont endurées nos ancêtres en Égypte ?

Le malheur des uns…

Le Talmud rapporte la discussion suivante : « Turnus Rufus, le mécréant, demanda un jour à Rabbi Akiva : “Si votre D.ieu chérit les indigents, pourquoi ne subvient-Il pas à leurs besoins ?” Le Sage répondit : “Afin que, grâce à eux, nous-mêmes soyons épargnés de la punition du Guéhinam !” » (Baba Batra 10/a).

À la lecture de ces mots, on ne peut s’empêcher d’éprouver un sentiment d’injustice. Certes, comme l’explique Rabbi Akiva, la pauvreté est un moyen permettant de multiplier les marques de bonté et de générosité dans le monde. Par conséquent, c’est grâce à la présence des indigents que les personnes nanties ont la possibilité d’accroître leurs mérites, et d’être ainsi sauvées d’une punition extrêmement sévère. Toutefois, cette réponse est-elle satisfaisante du point de vue de la personne démunie ? En effet, celle-ci ne manquera pas de s’indigner : « Faut-il donc que je sois le sacrifice de ces riches, qui ont besoin de moi pour s’éviter un châtiment ? » Dès lors, la question de ce cruel Romain resurgit avec bien plus d’acuité : « Si D.ieu chérit les indigents, pourquoi ne subvient-Il pas à leurs besoins ? »

Une vision universelle

Rav Eliyahou Dessler (cité dans Véhigadta) rapporte à ce sujet une explication reposant sur un principe fondamental. La question posée par Turnus Rufus reflète en vérité un regard biaisé sur le sens de notre existence, un regard où chacun se considère comme le centre du monde, autour duquel les autres gravitent comme des êtres secondaires. Or, c’est là une vision totalement erronée : chaque individu ne vient au monde qu’en tant qu’élément d’un tout, comme l’une des parties indissociables de la société humaine. Lorsqu’on réalise et qu’on intériorise ce principe essentiel, on se rend compte que tous les aléas de la vie individuelle – les bonheurs et les épreuves que chacun rencontre au cours de son existence – entrent eux-mêmes dans une équation bien plus vaste, dans laquelle est inscrit le Projet divin pour l’humanité entière.

Aussi, lorsqu’un indigent s’insurge contre sa misère – de même que toute personne frappée par l’adversité – ils doivent comprendre que leur situation pénible n’est pas seulement le fait de leur propre sort. En vérité, ils sont les rouages d’un immense mécanisme divin, et leurs difficultés contribuent activement au bon fonctionnement de l’ensemble du Projet conçu par le Créateur depuis le premier jour de l’existence. Tel est le sens profond de la réponse de Rabbi Akiva : « Afin que, grâce à eux, nous-mêmes soyons épargnés de la punition du Guéhinam ! » – le malheur des uns étant en réalité le malheur de tous, c’est grâce à la contribution des pauvres à l’échelle universelle qu’eux-mêmes comme leurs bienfaiteurs auront droit à la félicité.

Une portée imprescriptible

Dans le même esprit, le Midrach (Chémot Rabba 15, 1) rapporte l’idée suivante : « Moché s’est ainsi exprimé : “J’ai commis une faute en employant le mot az, lorsque j’ai dit à D.ieu : “Depuis (mé-az) que je me suis présenté à Pharaon pour parler en Ton Nom, le sort de ce peuple a empiré !” (Chemot 5, 23). Je vais donc prononcer un cantique de louanges avec le même mot : “Alors (az) Moché entonna un chant…” (ibid. 15, 1). »

Lorsqu’il est retourné se plaindre auprès de D.ieu au début de sa mission, Moché a insisté sur le fait que, loin d’avoir contribué à délivrance de ses frères, ses efforts n’avaient au contraire fait qu’empirer leur situation. À ses yeux, ces souffrances supplémentaires étaient proprement « inutiles ». Mais par la suite, en assistant aux merveilleux prodiges dont le peuple juif a été le témoin – précisément grâce aux souffrances qu’il avait endurées – Moché réalisa son erreur. Il comprit alors que les épreuves endurées n’étaient pas des faits isolés, à prendre séparément. Cette souffrance s’inscrivait dans un projet d’une ampleur incommensurable, qui susciterait des miracles dont le souvenir demeurerait éternellement gravé dans l’esprit de leur descendance. En prenant conscience de cette réalité – notamment lors de l’ouverture de la mer des Joncs – Moché proclama la réponse à son erreur : « Az Yachir Moché » – « Alors Moché entonna un chant » – un cantique de dimension universelle, qui continue de résonner dans le monde chaque matin depuis plus de trois millénaires ! C’est dire si les souffrances passagères des Hébreux se sont inscrites dans une dynamique dépassant de loin tout ce qu’on avait alors pu pronostiquer…

Une vision persistante

La perception profondément égocentrique de Turnus Rufus est non seulement encore omniprésente de nos jours, dans le monde occidental, mais elle a même reçu un regain de vitalité ces derniers siècles. Cette vision selon laquelle les besoins et intérêts individuels prédominent, selon laquelle la dimension collective est reléguée au second plan pour céder la place au petit confort personnel, est la marque de fabrique de la civilisation occidentale contemporaine. Si les droits du particulier méritent certes d’être sans cesse réaffirmés, ceux-ci ont parfois tendance à occulter la dimension universelle dans laquelle ils s’inscrivent.

C’est donc précisément cette idée essentielle que nous cherchons à souligner en consommant des herbes amères en même temps que le Pessa’h et la Matsa : chaque événement – considéré en soi comme tragique – contribue en vérité à l’épanouissement de la collectivité entière, et mérite à cet égard d’être commémoré en même temps que la délivrance proprement dite.

Yonathan Bendennoune