15 Adar I 5779‎ | 20 février 2019

La Méguilat Esther, accompagnée de précisions historiques et archéologiques

Si les questions de « Torah et Sciences » font régulièrement l’objet de débats ou de démonstrations, celles relatives à l’Histoire ou à l’Archéologie sont moins souvent abordées. Certains chercheurs se sont tout de même résolus à s’y pencher, notamment Yéhouda Landy. Il s’est engagé dans une analyse minutieuse de l’histoire de l’Empire Perse non pas pour chercher à prouver la véracité de nos textes sacrés mais, plutôt, pour illustrer de façon concrète le récit de la Méguilat Esther et nous aider à visualiser certains décors, ustensiles ou architectures datant de cette époque
Les motivations de Yéhouda Landy
Parallèlement à ses études de Kodech classiques, Yéhouda Landy a, depuis son jeune âge, accordé beaucoup d’intérêt à l’Histoire, la Géographie et l’Archéologie, ce qui lui a d’ailleurs été d’une grande utilité pour mieux comprendre certains passages du Tanakh. Quant à ses études focalisées sur l’histoire de Suse, il les a amorcées après avoir visité une exposition sur l’Empire perdu présenté dans un musée londonien qui, à cette occasion, avait emprunté, certaines découvertes archéologiques du musée du Louvre et d’autres, de musées iraniens. Cette exposition l’avait émerveillé au plus haut point et lui avait donné l’impression d’être totalement immergé dans le décor concret de la Méguilat Esther. Les nombreuses similitudes avec les détails de la Méguila attirèrent son attention, si bien que lors de son court séjour à Londres, il se rendit à dix reprises au musée. Et à chaque fois, il découvrait de nouveaux points communs entre le récit de la Méguila et les multiples faits historiques ou découvertes archéologiques qui y étaient exposés. C’est ainsi qu’il se livra pendant cinq ans, à l’étude de l’Empire Perse, avant d’aboutir à la production de son ouvrage intitulé « Vayéhi Biyemé Haimpériya Haparsit » » Et ce fut à l’époque de l’Empire Perse »….
L’empire Perse au sein de l’histoire juive
Cinquante-deux ans après la destruction du Premier Temple (en 3338) par les Babyloniens, la Babylonie fut conquise par les rois de Perse et de Mède. Ces derniers menèrent de nombreuses guerres qui se soldèrent par des victoires successives grandioses, si bien qu’en un temps record, l’Empire perse (connu également sous le nom de l’Empire achéménide) avait étendu son territoire jusqu’en Inde et devint ainsi le plus grand et le plus riche Empire de l’histoire du Proche-Orient. A la différence des autres exils traversés par le peuple juif (Egypte, Assyrie ou Babel) qui ne représentaient que d’amers souvenirs, le sort des Juifs fut nettement meilleur sous la domination des rois de Perse et de Mède. Ces derniers firent preuve de souplesse dans leur relation avec les peuples dominés. Sous la domination de cet empire, les Juifs de Babel furent autorisés à rejoindre la terre sainte et, plus tard, à reconstruire le deuxième Temple ainsi que la muraille de Jérusalem. Les évènements de la Méguila qui se déroulèrent sous le règne d’ A’hachvéroch (Assuérus) (3393-3407), firent exception à la règle de ce tableau optimiste. Un malheur sans précédent s’était abattu sur le peuple juif par le biais du décret d’extermination qui planait à son encontre… jusqu’au moment où Hachem transforma cette situation du tout au tout et sauva Son peuple de la menace de l’ennemi !
Les débuts des fouilles archéologiques en Perse
Les ruines de cet Empire perdu ont attendu plus de 2000 ans pour nous livrer leurs secrets. Le premier archéologue qui se soit intéressé aux fouilles dans cette région a été William Kenett Loftus, en 1850. Puis, en 1884, un archéologue français, Marcel Dieulafroy, a entamé des fouilles dans la Suze antique. Ces fouilles furent considérablement renforcées dès 1897, avec Jean Morgan.
Correspondance entre quelques citations de la Méguila et certaines données historiques ou archéologiques : « Vayéhi Biyemé Ahachvéroch… Hamolekh », « Ce fut au temps dAssuérus… qui régnait de l’Inde à l’Ethiopie »
La Guemara (Méguila 11, a) attire l’attention sur l’emploi de « hamoleKh », une forme verbale inhabituelle, de laquelle nos Sages déduisent qu’A’hachvéroch n’était pas destiné à être roi. Ce fait présente une double interprétation, l’une visant à lui faire éloge, nul autre n’était aussi digne que lui pour être nommé roi, et la seconde, à son désavantage, Assuérus ne méritait pas d’avoir accès à la royauté mais il réussit à s’y hisser grâce à sa fortune. Ceci est compatible avec la version de la majorité des historiens qui identifient Assuérus à Xerxés Ier. Ce dernier avait réussi à convaincre son père, Darius, de lui céder la royauté, bien que celle-ci revenait de droit à son frère aîné (sous prétexte qu’il était son premier enfant à être né après son ascension au trône). Ces détails avaient été repérés sur des inscriptions figurant sur une plaque retrouvée à Persépolis. Par ailleurs, l’historien grec Hérodote évoque les talents exceptionnels et l’aptitude remarquable de Xerxès Ier, pour remplir la plus haute fonction à la tête de l’armée perse – cette version rejoint la première interprétation citée plus haut.
« Bichnat chaloch Lémolkho, assa michté », « à la troisième année de son règne, il fit un festin » Pourquoi A’hachvéroch décida –t-il d’organiser ce festin grandiose à la troisième année de son règne ? N’aurait-il pas été plus adéquat de le faire dès son intronisation ? En réalité, la Guemara Méguila rapporte qu’ A’hachvéroch savait que le prophète Jérémie avait promis au peuple juif que leur exil ne durerait que 70 ans et qu’au terme de cette période, il regagnerait la Terre Sainte. A’hachvéroch craignait la réalisation de cette prophétie qui pourrait se solder par une révolte du peuple juif qui s’insurgerait contre lui. Il attendit donc que ces 70 années s’écoulent afin de s’assurer que son assise sur le trône royal soit stable avant de se mettre à festoyer. Or, selon son compte erroné, ces 70 ans prenaient fin à la troisième année de son règne. Parallèlement, l’on retrouve une idée similaire dans les sources historiques. Celles-ci nous révèlent que lors des premières années de son règne, Assuérus eut à faire face à deux révoltes, l’une d’Egypte et la seconde, de Babylone. Ce n’est qu’après avoir emporté ces deux victoires, à la troisième année de son règne, qu’il envisagea d’organiser ce fameux festin.
« Heil Parass Oumadaï », « l’armée de Perse et de MédIe » Au début de la Méguila, la Perse est mentionnée avant la Médie, mais à la fin de la Méguila, c’est l’ordre inverse qui est adopté, Pourquoi ? Rabba explique dans la guémara, que les Perses et les Mèdes se partageaient le pouvoir à parts égales. Il y avait un accord établi entre les deux peuples qui stipulait que lorsque le roi était perse, celui qui occuperait le poste de premier ministre, serait mède et vice-versa. Ce concept de représentation équitable entre les deux nations apparaît également sur de nombreuses représentations sculptées qui mettent en relief, en alternance, un personnage mède et un personnage perse.
« Michté Chivat Yamim Bahatsar Guinat Bitane Hamélekh », « un festin de sept jours dans les dépendances du parc du palais royal » Pourquoi la Méguila cite-t-elle trois lieux différents ? Selon l’explication de l’un des Amoraïm citée dans la Guémara, il s’agirait d’une hiérarchie des places qui était respectée au sein du palais d’Assuérus. Chacun avait un emplacement précis correspondant à sa position sociale. De même, selon les historiens grecs, parmi les invités du roi, certains mangeaient à l’extérieur, d’autres, en intérieur, mais pas dans la même salle que le roi et enfin, ceux qui avaient une haute position, avaient le privilège de se restaurer aux côtés du roi. Il est également cité qu’à certaines occasions, comme les fêtes publiques, tous les hôtes se réunissaient dans une salle immense.
« Véamoudé Chéch », « des colonnes de marbre »
Le Midrach Rabba précise que ces poteaux de marbre étaient gigantesques. Vu que la ville de Suse ne disposait pas de marbre, il fallait importer ces piliers d’une provenance lointaine. La livraison de ces poteaux était loin d’être une simple affaire, si bien qu’A’hachvéroch aurait pu faire des économies s’il avait décidé de fabriquer sur place des piliers d’or ou d’argent…Si à Suse, il ne reste plus que des débris des socles de ces poteaux, il existe tout de même des piliers similaires, encore à ce jour, dans l’Epdna de Persépolis, d’une hauteur approximative de 20 mètres et d’un poids équivalant à près de 25 tonnes chacun.

« Mittot Zahav Vakhessef », « des lits/divans d’or et d’argent »

La Guemara s’interroge sur le fait de savoir si ces lits étaient en or ou en argent. Selon Rabbi Yéhouda, certains lits étaient en or et d’autres en argent et, ils étaient attribués aux hôtes en fonction de leur rang. Mais Rabbi Né’hémia fait remarquer que cela contribuerait à inciter à la jalousie et propose donc une autre explication : les pieds des lits étaient en or tandis que les lits eux-mêmes étaient en argent. Une description identique à celle-ci est rapportée dans les livres d’Histoire (The Persian Empire, p 610).
« Véhachtiya Kadat Ein Oness », « on buvait à volonté sans aucune contrainte » Rabbi Elazar déduit de ce verset que l’on servait à chacun le vin de son pays. Et le Midrach de préciser qu’à l’occasion de ce festin, les invités n’étaient pas forcés à boire du vin pur, non dilué dans de l’eau. Ainsi, ces deux sources nous informent d’une pratique réputée chez les Perses qui consistait à contraindre les hôtes à boire le vin local qui était sucré, d’une consistance épaisse et peu commode à consommer. Cette pratique est d’ailleurs citée dans «The Royal Table, in forgotten Empire ». Lors de ce festin, A’hachvéroch avait donc modifié les coutumes de son Empire … mais d’où avait-il pu se procurer des vins de ses 127 Provinces ? Cette précision également ne fait pas défaut aux sources historiques qui nous révèlent en effet que les rois avaient coutume de charger des viticulteurs, dans l’ensemble des régions de l’Empire qui avaient pour mission de prospecter les vins afin de servir à la table royale les meilleurs alcools issus des quatre coins du royaume.
« Hippil Pour », « il consulta le Sort » « Pour » est un terme akkadien qui signifie « tirage en sort ». Le nom de la fête de Pourim tire son étymologie de ce vocable. En effet, il était fréquent d’avoir recours à un tirage au sort pour prendre des décisions dans la cour royale. Parmi les trouvailles archéologiques, un dé en pierre a été repéré, probablement similaire à celui dont fait référence la Méguila.
Yokheved Levy