23 Sivan 5779‎ | 26 juin 2019

La vache rousse

Yonathan Bendennoune

 

Au début de notre paracha, la Torah évoque le précepte de la vache rousse, dont les cendres permettaient de purifier les personnes ayant été en contact avec un cadavre humain. Cette vache devait être intégralement rousse, et si seulement deux poils n’étaient pas de cette couleur, la bête ne pouvait servir de moyen de purification.

 

Compte tenu de l’extrême rareté d’une telle vache, sa valeur pouvait s’élever à des sommes astronomiques, que les trésoriers du Temple étaient parfois bien contraints de débourser. Nos Sages rapportent à ce sujet une anecdote remarquable, qui renferme une importante leçon quant à la signification des mitsvot.

Un sommeil au prix d’or

Le Talmud relate (selon la version du Talmud de Jérusalem Péa 1, 1) qu’un jour, l’une des douze pierres du pectoral du Cohen Gadol – en l’occurrence celle de la tribu de Binyamin appelée Yachpé – se détacha de son emplacement et fut perdue. On se mit donc en quête d’une autre pierre de ce type, et l’on apprit qu’un certain Dama ben Nétina, un non-juif résidant à Ashkelon, possédait une telle gemme. Les Sages d’Israël se rendirent donc chez lui et, après quelques échanges, on convint du prix de cent dinars. L’homme alla chercher la pierre, mais il s’aperçut alors que son père s’était endormi en tenant dans sa main la clé du coffre où était gardée le précieux objet. Il retourna donc auprès des Sages et leur annonça qu’il ne pouvait leur apporter cette pierre de Yachpé. Ceux-ci, pensant que l’homme voulait se rétracter, commencèrent à surenchérir, jusqu’à proposer la somme astronomique de mille dinars, soit dix fois le prix initial ! Mais cette offre n’ébranla nullement la détermination de Dama ben Nétina, qui maintint qu’il n’était pas en mesure de livrer la pierre précieuse.

À ce moment-là, le père de Dama se réveilla. Ce dernier put donc récupérer la clé du coffre et apporter la gemme tant convoitée. Satisfaits de cet heureux dénouement, les Sages commencèrent à compter les pièces d’or et tendirent à leur interlocuteur la somme de mille dinars. Mais celui-ci parut offusqué ; il s’exclama : « Pensez-vous que je vais troquer l’honneur de mon père contre de l’argent ?! Je refuse de tirer profit de l’honneur de mes parents ! » La pierre fut donc échangée contre les cent dinars initialement convenus.

Le Talmud conclut ce récit en ajoutant qu’en récompense de son dévouement pour son père, D.ieu fit naître le soir même, dans la maison de Dama ben Nétina, une génisse parfaitement rousse, que le peuple juif lui acheta contre son poids d’or…

Une attitude excessive

Aussi remarquable que soit ce récit, il comporte néanmoins quelques points insolites, qui méritent d’être élucidés. Tout d’abord, l’attitude de ce Dama ben Nétina semble un rien déraisonnable : certes, le sommeil de son père était certainement important, mais celui-ci n’aurait-il pas été heureux que son fils le réveille, afin qu’il puisse réaliser un bénéfice aussi important ? Sa détermination n’était-elle pas quelque peu excessive ? Par ailleurs, nous savons que le Saint béni soit-Il récompense les hommes mesure pour mesure : c’est dans la juste proportion de nos actes qu’Il nous offre notre salaire ou qu’Il nous châtie. Quel est donc le lien entre l’exceptionnel respect que cet homme avait pour son père, et la vache rousse née dans son étable le soir même ?

Enfin, la dernière réaction de cet homme paraît être la plus étrange : en dépit de leur malentendu initial, les Sages s’avérèrent prêts à débourser mille dinars d’or pour acquérir cette pierre précieuse. Or, cet homme refuse catégoriquement cet argent ! Pour justifier son refus, il n’invoque nullement la récompense dont D.ieu pourrait le gratifier (d’autant qu’il apparaît dans ce texte que cet homme était un idolâtre) : c’est au nom d’un certain principe qu’il refuse de « troquer » l’honneur de son père ! Quel est donc ce principe ?

Au-delà de la raison

Les commandements de la Torah sont classifiés de différentes manières, l’une d’entre elles établissant une distinction entre les ‘houkim et les mitsvot. Il est ainsi écrit : « Parce qu’Avraham a écouté Ma voix (…) observant Mes mitsvot [préceptes], Mes ‘houkim [statuts] et mes torot [enseignements] » (Béréchit 26, 5). Rachi explique que les mitsvot sont « les préceptes qui se seraient imposés même s’ils n’avaient été écrits dans la Torah, tels que le vol et le meurtre ». Quant aux ‘houkim, ce sont les statuts « dépourvus d’explication : des décrets que le Roi impose à Ses serviteurs, tels que l’interdiction de manger du porc ou de porter des mélanges de lin et de laine ».

Au nombre des mitsvot rationnelles, on compte évidemment le respect des parents : quoi de plus naturel pour des enfants que d’honorer ceux qui leur ont donné le jour et qui subviennent à tous leurs besoins ? Inversement, le commandement de la vache rousse constitue le paradigme des ‘houkim. En effet, nous savons que les cendres de cette vache mélangées à de l’eau lustrale permettent de purifier les personnes impures. Or, toute personne pure prenant part à ce procédé de purification devient elle-même impure ! Y a-t-il paradoxe plus grand ? C’est là l’un des aspects les plus irrationnels de ce précepte, qui fit dire au roi Chlomo : « Je disais : “J’acquerrai la sagesse !”, mais elle s’est tenue loin de moi » (Kohélet 7, 23).

Là où la logique s’arrête…

Cette distinction entre les préceptes rationnels et irrationnels n’a toutefois pas une valeur absolue. En effet, même ce que la raison admet demeure totalement insoumis à la raison… Autrement dit, si le respect des parents était par essence un commandement rationnel, c’est la raison qui devrait en dicter les principes, les règles et les exceptions. Or, il n’en est absolument rien ! En effet, supposons que, pour une raison ou une autre, un père n’ait absolument pas pris part à l’éducation de son enfant. Celui-ci serait-il dispensé de respecter et d’honorer son géniteur, sous prétexte qu’il n’a aucun de devoir de reconnaissance à son égard ? Evidemment non ! Il y a certes une logique imparable dictant de respecter ses parents, mais le précepte de la Torah va bien au-delà de cette logique.

Comme preuve à ce principe, le Méchekh ‘Hokhma invoque le verset suivant : « Honore ton père et ta mère comme l’Éternel ton D.ieu te l’a ordonné » (Dévarim 5, 16). Ce verset souligne bien que l’honneur dû aux parents émane exclusivement de l’ordre donné par le Saint béni soit-Il. Ce principe est valable pour le respect des parents, mais aussi pour l’intégralité des commandements de la Torah : ils émanent tous de la volonté divine, et même ceux que nous sommes en mesure de comprendre n’en sont pas moins des « statuts » imposés par le Créateur.

Aller au bout de ses principes

C’est précisément en cela que réside l’éloge particulier que nos Sages font de Dama ben Nétina. De fait, en tant que non-juif, il n’était nullement tenu de respecter ses parents au-delà de ce que lui dictait la raison pure. À cet égard, il aurait certainement pu trouver de nombreuses excuses justifiant de réveiller son père, et celles-ci auraient été en parfaite conformité avec la « logique » de ce devoir. Mais il n’en a rien fait, car bien que n’étant pas instruit de la Torah, il comprenait que l’honneur des parents devait nécessairement être un impératif dépassant toute compréhension a priori : c’est uniquement dans cet état d’esprit qu’il avait l’assurance d’être à la hauteur de son devoir. Certes, il ne se conformait pas à ce principe en vertu de l’ordre du Maître du monde ; mais à sa manière, il avait compris que ce type de devoirs moraux devait nécessairement demeurer hors du champ de la logique et de la raison.

C’est pourquoi il s’est totalement refusé à spéculer sur d’éventuels prétextes justifiant de réveiller son père, car il ne voulait pas que sa « logique » puisse troubler l’impératif de cette obligation. Pour la même raison, il a refusé de percevoir plus d’argent que prévu, car pour lui, une telle attitude aurait contredit la valeur absolue du devoir de respecter ses parents.

Voilà pourquoi, en récompense de son dévouement pour ses parents, D.ieu lui accorda le jour même une vache rousse, celle-là même qui sert à l’un des préceptes les plus impénétrables de la Torah. Parce qu’il avait compris que les obligations logiques ne doivent nullement se soumettre inconditionnellement à la raison, il a pu contribuer à l’accomplissement d’un devoir divin qui dépasse totalement l’entendement humain.

(D’après rav E. Hoffman)