8 Heshvan 5781‎ | 26 octobre 2020

Un ‘Hanouka inoubliable entre obscurité et lumière

Témoignage de Rav Israël Méïr Lau Chlita, survivant de la Shoah et ancien Grand Rabbin d’Israël

« Il faisait froid dans notre baraque. Des hommes qui n’étaient plus que l’ombre d’eux-mêmes déambulaient, tenaillés par la faim, chétifs, malades… mais ils voulaient vivre ! Ils s’accrochaient à la vie par tous les moyens : par les mâchoires, prêts à mâcher n’importe quel aliment, mais aussi par le cœur, en quête de retrouver un souvenir perdu, un souvenir qui leur apporterait une lueur d’espoir, issu d’un monde qui n’était plus mais qui le sera à nouveau, peut-être…» Un homme âgé vivait dans notre baraque. Son visage était orné d’une barbe et une expression radieuse l’illuminait. Ses yeux propageaient une grande chaleur et il était l’un des seuls à avoir conservé une allure humaine. Plus encore, il suffisait de croiser son regard pour puiser force et courage, comme s’il nous annonçait : Bientôt mes frères, courage ! Tenez bon encore un peu ! A cette époque, les hommes comme lui étaient peu nombreux et nous éprouvions tous une grande admiration à son égard. Mercredi arriva. C’était le jour de la distribution de la margarine. La main tendue, nous faisions la queue pour recevoir un infime morceau de margarine. Une fois la distribution terminée, il restait quelques morceaux dans le bac. Le Nazi jetait alors le bac en l’air avant de le retourner… Tous les yeux avides convergeaient vers ces petits morceaux de margarine, espérant en obtenir ne serait-ce qu’un minuscule bout. Des dizaines de mains se précipitaient, pour saisir cruellement une maigre ration de cette denrée si précieuse. Se bousculant les uns les autres ou se jetant sur le sol pour s’accaparer d’un reste de margarine comme s’il s’agissait d’un trésor, ces hommes avaient perdu toute leur dignité ! D.ieu merci, mon frère, moi et d’autres Juifs encore réussissions à nous contrôler. Mais ce spectacle horrible ne s’arrêtait pas là. Le Nazi, de son côté, s’en donnait à cœur joie et éclatait de rire en observant ces juifs, torturés par la faim, lutter pour quelques grammes de margarine. Je n’aimais pas cette scène. Certes, la faim m’accablait mais je n’étais pas prêt à me battre de la sorte pour une maigre quantité de matière grasse ! Ce mercredi-là, la distribution de la margarine m’ébranla plus que toutes les autres semaines… Quelque chose de terrible se produisit. Même l’homme âgé au visage radieux, s’était précipité, comme les autres, sur la margarine. Bouleversé, je l’observais, refusant de croire ce que je voyais. Cet homme de valeur, emporté par la faim, avait-il lui aussi perdu sa dignité ? L’image de cet homme couché au sol pour collecter les restes de margarine, me déchirait le cœur. Puis, il arracha les boutons et les fils de sa blouse qu’il garda dans sa poche. Nous avions bien compris qu’il avait perdu la raison. Pour moi, cette scène était épouvantable. J’avais vu beaucoup d’hommes se dégrader mais je ne pouvais assister à la déchéance d’une personnalité si noble que j’admirais tant. Souriant, il avait toujours un mot gentil à adresser à autrui. Comment un tel phare avait pu s’éteindre en pleine obscurité ? Lorsque le Nazi quitta la baraque, le vieil homme s’écria «Mes frères, c’est ‘Hanouka !». Son appel fit bondir tous les membres du groupe qui s’approchèrent de lui pour assister à l’allumage solennel de ‘Hanouka. Il sortit de sa poche un bouton sur lequel il étala de la margarine et au milieu duquel il plaça un fil pour procéder à l’allumage de sa ‘hanoukia fabriquée de toutes pièces et au prix de gros efforts. Son visage se mit à irradier comme aux jours d’antan lorsqu’il récita avec émotion les bénédictions précédant l’allumage. Ces bénédictions éveillèrent le souvenir de mes chers parents que j’avais perdus. Elles me propulsèrent vers ce passé où j’avais une maison, une famille, une jolie ‘hanoukia… et un père qui récitait avec ferveur les bénédictions. Je me mis soudain à crier «Mame, Tate» («Maman, Papa») avant de me jeter dans les bras de mon grand frère ! Je n’oublierai jamais ce ‘Hanouka de l’année 1945 passé au camp de Buchenwald où j’avais pu voir concrètement comment une faible lumière repoussa une si grande obscurité.

Y.L