13 Tammuz 5780‎ | 5 juillet 2020

Supplément Torani : Sésame, ouvre-toi !

L’accro du shopping en Égypte : Savez-vous qui fut la toute première accro du shopping de l’histoire de l’humanité ? Croyez-le ou non, la réponse à cette devinette de taille se cache entre les lignes de la paracha que nous lirons cette semaine. Toutefois, et disons-le d’emblée, elle n’a strictement rien d’élogieuse pour la très sinistre détentrice de ce titre. C’est en effet dans la section de Vayéchev que la Torah nous dépeint les vils agissements d’un membre hautplacé de la high-society égyptienne : une dénommée Zoulikha. Mariée à Putiphar, courtisan de Pharaon, chef des bouchers et notable égyptien, cette dernière s’était éprise du jeune esclave hébreu que son époux avait acheté à des marchands ismaélites. Et, déterminée à le séduire, elle n’hésita pas à changer de toilette trois fois par jour pendant les douze mois que le jeune homme occupa le poste d’intendant de leur maison !

1080 tenues par an, qui dit mieux ?! : Il ne nous reste plus qu’à sortir nos calculatrices pour taper l’opération mathématique qu’impose cette démente marotte vestimentaire. Voyons voir… Trois tenues quotidiennes, multiplié par trente jours que compte approximativement chaque mois, le tout de nouveau multiplié par les douze mois de l’année… voilà que nous obtenons le total de mille-quatre vingt nouvelles tenues neuves achetées ou confectionnées en l’espace d’un an. Alors, avec un nombre aussi astronomique de tuniques, costumes et autres corsages bariolés en lin retors égyptien qui devaient s’amonceler dans son, ou plutôt ses dressings, on peut aisément décerner à Dame Zoulikha le (très) douteux trophée de la toute première fashionista du monde… Mais laissons donc l’épouse de Putiphar courir frénétiquement les boutiques de haute-couture égyptiennes pour nous concentrer plutôt sur le sujet de ses tentatives de harcèlement
vouées à l’échec : Yossef Hatsadik. Et tentons de déterminer quel fut donc le bouclier secret qui permit à ce jeune homme de dix-sept ans, pourtant seul au monde et mis au ban par sa propre famille, de résister aux avances d’une femme si dangereusement décidée à parvenir à ses fins.

Sur les traces d’Avraham : La Torah nous relate que malgré les nombreux arguments avancés continuellement par Yossef pour repousser Zoulikha, celle-ci ne déclara guère forfait. Elle attendit « un jour opportun » – un jour faste de réjouissances où tous se rendaient aux temples idolâtres, pour prétexter un malaise et rester chez elle, en la seule compagnie de l’intendant juif. C’est alors qu’elle le saisit par son vêtement, en le suppliant d’accéder à sa requête. Que fit alors Yossef ? : « Il laissa son habit dans sa main, il s’enfuit et sortit au dehors » (Béréchit 39, 12). Or comme le souligne Midrach, l’expression « il sortit au dehors » — qui est d’ailleurs curieusement répétée à trois autres reprises dans ledit passage — ne nous renseigne pas simplement sur la réaction de Yossef, et sa précipitation à s’enfuir hors de la maison de son maître. Elle nous invite à établir un parallèle avec un verset célèbre de la section de Lekh Lékha qui emploie la même expression : « Il [Dieu] fit sortir [Avraham] au dehors et dit : “Regarde donc vers les Cieux et compte les étoiles, si tu peux les compter !” Et Il lui dit : “Ainsi sera ta postérité !” » (Béréchit 15, 5) Ainsi, pour nos maîtres, si Yossef trouva en lui la force nécessaire de sortir au dehors, ce fut grâce au mérite d’Avraham que Dieu fit sortir pour lui montrer sa descendance semblable aux étoiles. Reste à déterminer le rapport profond qui unit ces deux épisodes au-delà de la simple similitude linguistique.

Au-delà des étoiles : Le Midrach nous révèle que la scène au cours de laquelle D.ieu fit sortir Avraham de sa tente pour contempler les étoiles fut doublée d’une très forte portée symbolique. À cette occasion, il le fit également sortir du domaine de la raison et de la nature ! En effet, Avraham savait que ni lui ni Sarah ne pouvaient avoir d’enfant ; D.ieu lui apprend à présent que le peuple juif transcende les lois de la nature, représentées par les astres et les constellations. Par conséquent, bien que lui-même et Sarah soient incapables de concevoir de façon naturelle, ils se situent en réalité au-dessus des astres et, si D.ieu le désire, ils auront des enfants. Le Midrach ajoute que D.ieu alla jusqu’à élever notre patriarche au-dessus des étoiles pour les lui faire contempler d’en haut, cela afin de symboliser le fait qu’il ne serait pas soumis au déterminisme des astres ! Dans l’ouvrage Imrei Cohen, le Rav Guerchon Cahen se demande en vertu de quel mérite D.ieu octroya-t-il à Avraham le pouvoir extraordinaire de transcender les données astrologiques. Et de répondre : si notre patriarche fut affranchi de ce déterminisme, c’est parce qu’il était parvenu à une maîtrise totale de ses passions, à une domination complète de sa nature pour la mettre au service de D.ieu. C’est la raison pour laquelle D.ieu lui accorda la faculté d’influencer son propre destin, de le modifier. Bref, de l’élever au dessus des astres !

Sortir au dehors… de soi-même : Fortes de cette réflexion, nous pouvons à présent comprendre le lien qui unit cette scène à la courageuse réaction de Yossef face à la tentative de séduction de l’épouse de Putiphar. Il est vrai que d’après les règles normales de la nature humaine, le jeune intendant juif avait toutes les raisons de succomber au harcèlement de cette femme. Mais la force de Yossef fut justement d’avoir été capable de s’arracher aux contingences de cette nature si réductrice, si fataliste. S’inspirant de l’exemple de son aïeul qui avait su surpasser sa nature pour servir son Créateur, il trouva l’indicible force de caractère nécessaire pour « sortir au dehors » de lui-même ! De ses propres limites ! Et, par la même occasion, du domicile de celle qui avait cru manipuler sa nature pour précipiter sa déperdition. Alors, à l’instar d’Avraham qui mérita une existence affranchie du déterminisme des astres, Yossef se vit doté de pouvoirs surnaturels tout au long de sa vie, et de façon encore plus spectaculaire à titre posthume. En effet, comme l’ajoute le Midrach, à la sortie des Enfants d’Israël d’Égypte, ce fut seulement face aux ossements de Yossef que la Mer Rouge accepta de se fendre comme il est dit : « la mer vit et s’enfuit » (Téhilim 114, 3). Car lorsqu’un être humain réussit à transcender ses tendances naturelles, Mère Nature s’avoue vaincue. Et elle n’a d’autre choix que de s’incliner face à lui !

Graines de miracles : De notre côté, nous aimerions toutes connaître la mystérieuse formule magique qui nous permettrait d’opérer des miracles dans notre vie. De découvrir, et surtout d’ouvrir, des cavernes remplies de trésors scintillants de mille feux. De déverrouiller des portes qui nous inviteraient à découvrir des horizons bien plus colorés que ceux, moroses, qui nous entourent. De libérer les cœurs d’êtres chers qui sont emprisonnés derrière les barreaux de la tristesse, de la souffrance, de l’indifférence et de bien d’autres états naturels de la condition humaine. Dans le passage que nous venons de découvrir ensemble, Yossef Hatsadik nous prouve que ce sésame n’est pas uniquement l’apanage des protagonistes fictifs des Contes des mille et une nuits. Il nous révèle que la Nature n’obéit qu’à ceux et celles qui obéissent trop docilement à la leur. Quant aux autres, ceux qui trouvent en eux le courage de se dépasser, de s’aventurer hors des sentiers battus, et de pousser chaque jour davantage leurs limites dans le domaine spirituel, ils obtiennent alors leur visa d’entrée dans le monde du miracle. Un monde où le déterminisme de la nature n’a pas sa place. Un monde où la réalité d’hier n’est pas forcément celle de demain. Et donc un monde où les espoirs les plus fous sont désormais permis, et à portée de main. À la veille de la fête de ‘Hanouka, une fête née de la victoire surnaturelle d’une poignée de croyants sur la redoutable armée grecque, le moment est plus qu’opportun pour planter des graines de miracles là où le besoin s’en fait grandement ressentir. Que ce soit dans notre vie de famille, dans notre cercle social, ou dans notre relation avec le Maître du monde, choisissons chacune un domaine où notre nature semble férocement décidée à « faire sa petite loi » et déclarons-lui une guerre impitoyable ! Et lorsque nous aurons finalement réussi à nous affranchir de sa tyrannie, nous pourrons alors lever les yeux vers le Ciel et demander au Tout-Puissant de nous ouvrir à son tour des portes qui nous semblaient désespérément fermées. Sésame, ouvre-toi !