17 Kislev 5780‎ | 15 décembre 2019

Voir plus clair avec le Rav Lionel Cohn : Les mains sales

On sait qu’Its’hak, frappé de cécité, en tentant de découvrir quel est le fils qui se trouve devant lui, est placé devant un dilemme : il touche (1er sens) Yaakov, et ce sont les mains d’Essav, car Yaakov a couvert ses mains de peaux de bêtes pour que son père croie qu’il s’agit vraiment d’Essav. Ensuite, il entend (2e sens) la voix de Yaakov, et reconnaît que c’est Yaakov qui parle, car il a dit à son père que l’Eternel ton D.ieu m’a fait obtenir (m’a favorisé) (Beréchit 27:20). Its’hak, pas habitué à entendre Essav parler de cette façon (L’Eternel, ton D.ieu, m’a aidé !), remarque et exprime la contradiction qui l’interroge : « La voix, c’est la voix de Yaakov (car il parle comme lui), mais les mains, ce sont les mains d’Essav (puisqu’elles sont velues) (Ibid. 27, 23). Ce dilemme inquiète Its’hak, et alors il mange, et boit (3e sens, le goût), mais cela ne lui suffit pas, et il veut encore aspirer le parfum (4e sens) des vêtements, et alors il peut lui donner sa bénédiction en s’exprimant ainsi : « Voyez, le parfum de mon fils est comme le parfum du champ qu’a béni l’Eternel ». Alors, il importe de remarquer que, privé de la vue, Its’hak a utilisé ses quatre autres sens pour s’assurer de l’identité de son fils ; Ce n’est qu’après avoir aspiré le parfum (sens le plus spirituel, car ריח – odeur – est de la même racine que רוח – esprit), qu’il peut bénir son fils, en soulignant qu’il a senti l’odeur du paradis, odeur qu’il avait lui-même sentie lorsqu’il avait été lié sur l’autel pour être offert à l’Eternel. Its’hak utilise le terme qui le caractérisait « שדה » – sadé – champ, car c’est ainsi que s’appelait l’endroit où il avait rencontré Rivka la première fois. Ce terme « sadé », Essav l’avait utilisé pour ses acquis matériels et, de ce fait, il est défini comme « איש שדה », « homme des champs » (Beréchit 25:27). Mais ici, au terme « שדה » est juxtaposé le Tétragramme, le Nom de l’Eternel. « Champ » représente l’idée du monde matériel, de l’Attribut de Justice qui permet l’organisation « normale » du monde matériel (ce qui explique l’utilisation des 4 sens pour identifier le monde matériel), mais ici le champ est « béni de l’Eternel », c’est-à-dire qu’à la Justice s’ajoute l’Attribut de Miséricorde (représenté par le Nom divin). Ce n’est qu’ainsi que l’on peut comprendre « l’odeur du paradis » qui donne son assise spirituelle, c’est-à dire sa signification profonde, au monde matériel. Le matériel, dans le monde créé par le Tout-Puissant, ne peut être signifiant que s’il est chargé d’une dimension spirituelle. Ainsi, la rencontre presque inconsciente entre Its’hak et Yaakov rejoint une réflexion plus « générale ». A partir du désir de donner une bénédiction, fondée sur les biens matériels – ce que sera la première bénédiction octroyée à Yaakov, en pensant qu’il était Essav, à partir de cette intention d’Its’hak apparaît le désir de conduire la matière à son but final, un moyen pour une fin spirituelle. Mais les mains de Yaakov ressemblent aux mains d’Essav, ce qui signifie que le but n’est pas facilement réalisable ici-bas. Le philosophe allemand, Hegel, affirme que l’utilisation du pouvoir « salit » les mains de celui qui le détient. Cela revient à dire qu’il n’est pas possible d’être détenteur d’un pouvoir politique sans se salir, sans se laisser dominer par les forces matérielles. C’est ici le sens du désir d’Its’hak de « tâter » Essav, de toucher ses mains, de savoir si l’on peut être totalement dégagé des difficultés de ce monde. Jean
Paul Sartre, préoccupé par les mêmes angoisses, a appelé une de ses pièces politiques « Les Mains Sales ». Peut-on être chargé de responsabilités sans se salir les mains ? En réalité, Its’hak est lui-même aveugle, mais il tente d’utiliser – on l’a vu – les autres sens pour donner sa bénédiction. Peut-on reprocher à un personnage qui désire orienter, selon ses vues, l’Histoire, de se « salir » ? Ici se situe le difficile équilibre que devra affronter, plus tard, Yaakov quand il se mesurera à Lavan, mais, pour réussir, il devra demander à l’ange de lui confirmer les bénédictions et, alors, il pourra être Israël qui peut et doit lutter – proprement, sans se salir – pour approcher le Royaume. Ainsi apparaît le schéma de l’Histoire universelle : les difficultés, conséquence du péché originel, s’avancent sur la route, et il importe de les contourner – ce qui risque d’amener les mains à se salir – pour finalement – grâce à la bénédiction divine, la 2e bénédiction d’Its’hak à Yaakov – réussir à aider à l’avènement du Royaume. L’histoire des Patriarches, symbole et résumé de l’histoire du peuple, nous permet de comprendre les mystères de l’Histoire.

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