17 Kislev 5780‎ | 15 décembre 2019

Supplément Torani : Chabbat Toldot, les bienfaits des souffrances

Chlomo Messica

Se voyant avancer dans l’âge, Its’hak fait appeler son fils Essav pour lui offrir ses bénédictions. La Torah introduit ce récit en notant que la vue du patriarche avait considérablement faibli : « Comme Its’hak était devenu vieux, ses yeux s’étaient obscurcis, [ils ne pouvaient] plus voir » (Béréchit 27, 1).

Chaque événement survenu dans la vie de nos patriarches porte une signification particulière, dont nous devons nous inspirer. Pourquoi la cécité avait donc frappé Its’hak ? Rachi rapporte trois explications à cela. Tout d’abord, ce verset apparaît dans la droite continuité de la fin du chapitre précédent, où il est relaté qu’Essav avait pris deux épouses qui devinrent « une amère affliction pour Its’hak et Rivka » (26, 34), car elles s’adonnaient à des cultes idolâtres (Rachi). C’était donc la fumée des encens que ces femmes offraient à leurs idoles, qui aurait affaibli la vue de leur beau-père, lequel était trop pur pour supporter ces offrandes idolâtres. Rachi cite une seconde explication, selon laquelle, au moment de la ligature d’Its’hak au mont Moria, des anges avaient « pleuré » en voyant la scène d’un père sacrifiant son fils en l’honneur du Créateur. Leurs larmes, tombée dans les yeux d’Its’hak, auraient causé la cécité de celui-ci. Enfin, rapporte Rachi, Its’hak serait devenu aveugle afin que Yaacov puisse prendre la place de son frère Essav et ainsi recevoir les bénédictions.


Une demande atypique
Nous trouvons cependant dans le Midrach (Béréchit Rabba 65) une autre explication à cette cécité : « Its’hak a réclamé de D.ieu les souffrances, en disant : “Maître de tous les mondes ! Si un homme meurt sans avoir enduré de souffrances [durant son existence], l’Attribut de Justice se dressera contre lui ! Mais si Tu suscites contre lui des peines physiques, l’Attribut de Justice le laissera en paix.” Le Saint béni soit Il lui a répondu : “Par ta vie ! C’est une bonne chose que tu réclames et c’est avec toi que Je commencerai.” En effet, depuis le début du livre [de Béréchit] et jusqu’ici, il n’est nulle part fait état de telles épreuves, et c’est seulement avec Its’hak qu’Il a commencé à en susciter, comme il est écrit : “Comme Its’hak était devenu vieux, ses yeux s’étaient obscurcis.” » De fait, nous savons qu’Its’hak représente l’Attribut du Justice, qui est l’une des manières qu’a D.ieu de juger les hommes. Selon les modalités de cet Attribut, chaque action, événement ou circonstance impliquent des conséquences inévitables : tout acte entraîne inévitablement des contrecoups, et toute circonstance est nécessairement le résultat d’un fait l’ayant suscitée. C’est la raison pour laquelle cet Attribut est qualifié de celui de « Justice », car tout fait y est « justifié » par un autre fait, sous le mode de la nécessité. À cet égard, cet Attribut est extrêmement rigoureux envers les hommes, puisque seule une personne absolument irréprochable est capable de se maintenir sous ce mode d’existence.

La balance du Monde futur

Its’hak, évoluant sous l’égide de cet Attribut, était donc le personnage le plus à même d’en saisir toute la rigueur et toute la gravité. Aussi, il comprit que si un homme vit une existence exempte d’épreuves et de souffrances, le jugement de ses actions serait extrêmement sévère à son encontre. En effet, explique le ‘Hafets ‘Haïm (dans Chem Olam, cité dans Biouré Ha’Hafets ‘Haïm al HaTorah), au moment où l’individu quitte ce monde, son âme rejoint l’existence éternelle et se retrouve face à une « balance » où sont comptabilisées toutes ses actions. Une voix annonce à ce moment-là que toutes les bonnes actions accomplies par cet homme durant sa vie sont invitées à se manifester. Aussitôt, tous les anges favorables, créés par
ces mêmes actions, se réunissent et se tiennent du côté droit de la balance. Puis, c’est au tour des méfaits, accrocs et écarts de conduite d’être pesés : des milliers d’anges vêtus de noir, ceux-là mêmes créés par les mauvaises actions réalisées sur terre, se réunissent du côté gauche de la balance. Petit à petit, la balance commence à pencher de ce côté, et le sort de cet homme semble dangereusement peser dans le sens d’un jugement défavorable. Celui-ci réalise alors les conséquences négatives de toutes ses mauvaises actions, mais il est malheureusement trop tard pour tenter d’y remédier… C’est alors que la voix réclame de nouveaux témoins : ce sont toutes les épreuves, souffrances et tribulations que cet homme a endurées durant son existence, qui sont invitées à témoigner en sa faveur. Tous les événements douloureux, toutes les difficultés vécues et même les plus petites contrariétés viennent alors se rassembler du côté droit de la balance et se joindre aux anges des bonnes actions. C’est ainsi que la balance, qui semblait être si défavorable à notre homme, recommence à pencher en sa faveur, et qu’il peut désormais espérer obtenir un verdict bienveillant. Le ‘Hafets ‘Haïm ajoute, au nom du Gaon de Vilna, que si nous étions épargnés des souffrances, personne ne pourrait se maintenir non seulement dans le Monde futur, mais même dans notre existence ici-bas : ce sont ces épreuves qui permettent d’atténuer l’effet de nos mauvaises actions et qui nous offrent même ici-bas un peu de répit. Voilà pourquoi Its’hak a réclamé de D.ieu les souffrances : il savait que sans celles-ci, le jugement sévère suscité par l’Attribut de Justice accablerait tout être humain, et que les tribulations étaient nécessaires pour rééquilibrer la balance de nos actions…