12 Kislev 5780‎ | 10 décembre 2019

Supplément Torani : La perfidie de Lavan

Arrivant chez Betouel et Lavan, Eliezer leur raconte un récit fabuleux, sa rencontre avec Rivka au puits. Impressionnés, Lavan et Bétouel s’exclament : « C’est de D.ieu que la chose vient ; nous ne pouvons te parler ni en mal ni en bien. Voici Rivka devant toi prends et va, et qu’elle soit la femme du fils de ton maître, comme D.ieu l’a dit ! » (Beréchit 24, 50-51). Apparemment persuadés que la chose venait de D.ieu, ils s’interdisent de faire un quelconque commentaire : « Nous ne pouvons te parler ni en mal ni en bien. » Mais pourquoi s’interdisent-ils de parler en bien ? Curieusement, lorsque plus tard Lavan poursuivra Yaacov, D.ieu s’adressera à Lavan en reprenant pratiquement la même expression : « D.ieu apparut la nuit en songe à Lavan, l’Araméen, et lui dit : “Garde-toi de parler à Yaacov ni en bien ni en mal ! » (Beréchit 31, 24). Les Sages commentent : « Le bien pour les impies est du mal pour les justes » (Yébamot 103/b ; Rachi), car « si la désunion est un bien pour les impies, elle est préjudiciable pour les justes » (Sanhedrin 71/b). Les paroles dithyrambiques de Lavan d’aujourd’hui sèmeront ultérieurement la zizanie dans la famille de ses hôtes.

Qui était l’aîné ?

En fait, cette expression est une ruse de sa part, pour justifier postérieurement ses tromperies. Lavan feint d’être subjugué par le récit fabuleux d’Eliezer, pour pouvoir ensuite prétendre avoir manqué de discernement. Il dira qu’après réflexion, il jugeait avoir été victime d’une machination de la part d’Eliezer. Ce dernier aurait sans doute eu des informateurs à ‘Haran, qui l’auraient renseigné de l’heure de la sortie de Rivka au puits et qu’il l’aurait ainsi identifiée. Dès lors, Lavan aurait le droit de considérer son accord comme nul et non avenu, et de juger Eliezer, son maître Avraham et toute cette famille comme étant malhonnêtes. Plus tard, Yaacov se réfugie chez Lavan et raconte avoir un frère jumeau, Essav, son aîné. Comme leur père Its’hak voulait bénir Essav, leur mère Rébecca a obligé Yaacov à dérober les bénédictions. Suite à quoi, Essav l’a haï et a cherché à le tuer, au point qu’il a été obligé de fuir. Yaacov demande alors en mariage Ra’hel, la cadette des deux sœurs, conformément aux dires des gens : « Rivka a deux fils, et son frère Lavan deux filles : l’aînée pour l’aîné et la cadette au cadet » (Beréchit Rabba 70, 15). Lavan juge que personne ne pourrait lui en vouloir de soupçonner Yaacov de mentir, comme jadis l’avait fait Eliezer. Its’hak serait-il si stupide de vouloir bénir son fils mécréant ? Lavan pourrait considérer Yaacov comme l’aîné qui, tombé sous le charme de Ra’hel, essaye de le duper en se faisant passer pour le cadet. Lavan aurait alors le droit de tromper le « trompeur », et de lui glisser Léa, son aînée… Lorsque le lendemain du mariage, Yaacov s’en prend à son beau-père : « N’est-ce pas pour Ra’hel que je t’ai servi durant sept ans, et pourquoi m’as-tu trompé ? », ce dernier ne dévoile pas encore ses véritables pensées. Il craint que Yaacov n’appelle des messagers de la part de Rivka encore en vie, qui confirmeront ses propos. Lavan avance momentanément un prétexte pour avoir donné Léa. Ultérieurement, Yaacov s’enfuit de chez Lavan, et ce dernier le poursuit. D.ieu avertit alors Lavan : « Garde-toi de parler à Yaacov ni en bien ni en mal ! » Il n’est évidemment pas sensé
publier cet avertissement, or l’infâme Lavan déclare en tonitruant : « Ma main est assez forte pour vous faire du mal, mais le D.ieu de votre père m’a dit hier : Garde-toi de parler à Yaacov ni en bien ni en mal » ! En révélant ces paroles de D.ieu, Lavan rappelle à ses interlocuteurs la formule que lui-même avait exprimée à l’époque à Eliezer, afin qu’ils en saisissent maintenant tout le sens… Il leur suggère l’idée qu’il avait été victime d’un complot de la part d’Eliezer, mais que D.ieu, pour l’honneur de Yaacov, lui avait interdit de dire toute la vérité… Saisissant l’intention démoniaque de son beau-père – qui avait déjà réussi à le tromper cent fois – Yaacov défend son honnêteté. Sans succès, car après avoir terminé son apologie, Lavan lui assène un coup de Jarnac : « Les filles sont mes filles, les enfants sont mes enfants, ce troupeau est mon troupeau, et tout ce que tu vois est à moi. Mais que puis-je faire aujourd’hui pour mes filles, ou pour leurs enfants qu’elles ont mis au monde ? » (Beréchit 31, 43). Il insinue qu’il considère, rétroactivement, les mariages de ses filles non conformes, et qu’il est de son bon droit de récupérer tous les biens de Yaacov. Mais il les cède généreusement à Yaacov, en exigeant de sa part un comportement décent à leur égard, et de pas prendre d’autres épouses… Lavan se comporte comme s‘il mariait ses filles aujourd’hui, et il exige une « alliance », laissant à Yaacov le loisir d’organiser un festin… (Beréchit 31, 43-46).

Un semeur de zizanie

Ainsi manipulés par leur grand-père, les fils de Léa semblent soupçonner leur propre père d’être l’aîné d’Its’hak, d’avoir arnaqué leur grand-père et que c’est plutôt leur mère qui était destinée à leur père. Considérant Yossef
son aîné de droit, Yaacov lui confectionne une tunique royale, mais les frères semblent outrés, voire révoltés contre leur père et leur frère, au point de préparer l’exécution à mort ou la vente en esclavage de celui-ci, le tout derrière le dos de leur père. Sans leur suspicion à l’égard de leur père, comment comprendre une telle infâmie de leur part ? En fait, Lavan a réussi à semer la zizanie à l’intérieur de la famille de Yaacov, et ainsi, à provoquer les persécutions à l’égard du peuple juif entier. A titre de châtiment pour la vente de Yossef, les empereurs romains mettront à mort dix des plus grands Sages d’Israël (Pirké Hékhalot rapporté par Rabbenou Ba’hia, fin Mikéts). En fait, ils cherchaient une décharge pour légitimer leur haine contre le peuple juif, et l’accusèrent d’avoir fabulé les histoires bibliques afin d’impressionner les nations et les soumettre au « peuple élu ». Pour confirmer leurs élucubrations, les Romains accusèrent les juifs, de deux choses l’une : soit les frères de Yossef étaient des voyous pour avoir vendu leur frère, et le peuple entier était donc perfide ; soit Yaacov était un menteur, et les Romains pourraient suspecter le peuple juif d’avoir mystifié les récits bibliques afin de soumettre les non-juifs… La Torah rend en effet Lavan responsable de ces persécutions : « L’Araméen extermina mon père [Yaacov] et celuici descendit alors en Égypte. » Cependant, bien que la population romaine organisât des parades où Yaacov fut persiflé comme menteur, elle craignait déjà qu’à la fin, son honnêteté soit reconnue (Avoda Zara 11/b).