22 Heshvan 5780‎ | 20 novembre 2019

Etre content de sa situation spirituelle

Lev Chomea

Jérémie sortit troublé du collel après la téfila de Min’ha. Une fois de plus, il avait ce même sentiment. Il n’est vraiment pas doué ! Il se trouve toujours dans ce même cercle vicieux. A peine arrive-t-il à avoir la kavana dans la première berakha de la Amida que ses pensées l’emportent ailleurs… Dans l’étude aussi, ce n’est pas ce qu’il aurait voulu… Et ces dérapages persistent, en plus… Il sortit tristement du collel et décida d’aller s’aérer un peu… quand il se retrouva dans un jardin au bout du quartier… Dix étudiants étaient assis en cercle sur l’herbe dans un coin retiré autour de leur Rav. On voyait qu’ils n’étaient pas des étudiants de yéchiva classique, ce qui éveilla la curiosité de Jérémie. Il se mit debout derrière un arbre et écouta le Rav leur demander : « Combien pensez-vous qu’Hakadoch Baroukh Hou vous aime ? » Ils répondirent tous : « D’après ce qu’on nous a dit, Il nous aime à 100 % ». L’un d’eux murmura : « C’est ce qu’ils nous disent, mais ils ne savent pas ce que nous avons fait… » « Très bien, dit le Rav. Dans ce cas, posons la question : combien pensez-vous que vous méritez qu’Il vous aime et à quel point sentezvous qu’Il vous aime ? » Là, les pourcentages descendirent en flèche. Les réponses variaient entre 0 et 10 % maximum. Un rouquin s’écria : « Je pense que D.ieu me déteste ! » Jérémie sentit qu’on lui avait lancé une pierre. ‘C’est ce que je ressens aussi, se dit-il. Je ne parviens jamais à persévérer dans mes décisions. Je retombe toujours. Comment pourrait-Il m’aimer, je me le demande…’ Jérémie continua à écouter le Rav. « Pourquoi pensez-vous ne pas mériter qu’Hachem vous aime ? » Silence. En fin de compte, un garçon portant des lunettes osa répondre : « Rav, vous savez bien. Nous ne sommes pas tellement tsadikim et je connais au moins ma situation… » Les autres avaient l’air d’être d’accord avec lui…

Un jeune homme fin et silencieux assis dans un coin ajouta : « Rav, nous savons tous quelle est la vérité, ce qu’il faut faire, et que dans notre situation, nous ne méritons pas d’être aimés… » Le rouquin cria une fois de plus : « Si vous saviez ce que j’ai fait, Rav, vous seriez d’accord que Hachem me déteste… Mais j’ai au moins la qualité d’être conscient de ma situation ». Les copains assis sur l’herbe rirent de bon cœur. « Dites-moi, mes amis, vous pensez être méchants ? demanda le Rav. Les actes que vous avez commis, vous les avez commis par méchanceté ? » Ils ont presque crié tous ensemble : « Jamais de la vie ! Pas du tout, c’était seulement à cause du yétser hara… L’homme ne veut pas vraiment commettre de faute… » « Je veux vous demander un conseil, dit le Rav. Je parle avec beaucoup de garçons. Qu’est ce qu’il faut dire, à votre avis, à un garçon qui a fait des fautes, qui a mal agi… Qu’est-ce qui l’aidera à changer ? De la morale ? La colère ? La gentillesse ? » Le garçon aux lunettes cria tout de suite : « Il faut l’encourager, Rav ! La seule chose qui sert, ce sont les encouragements. Il faut le comprendre, l’accepter. Sans morale, Rav, sans morale, croyez-moi. »

Un jeune homme robuste assis au milieu ajouta : « De l’affection, Rav, seulement par de l’affection » Jérémie se souvint d’un jeune homme du quartier qui avait pris conseil chez lui un jour. A l’époque, il avait essayé de l’encourager et de lui donner espoir… en l’amour de D.ieu. Il entendit le Rav à nouveau : « Une dernière question, mes amis : expliquez-moi pourquoi, quand il s’agit des autres, vous êtes tellement compatissants et vous comprenez qu’on ne peut les rapprocher que par l’affection et les encouragements, mais quand cela vous concerne, vous avez des exigences sévères et sans pitié ? ‘Selon mes actes, je ne mérite rien’, ‘Il me déteste’. L’autocritique est-elle bonne ou pas ? » Un silence s’installa. Jérémie réfléchit : chacun a sa conscience et on ne peut pas la tromper, n’est-ce pas… « Essayons de réfléchir, poursuivit le Rav. Est-il possible que votre rigidité envers vous-même vienne de la volonté de ne plus fauter ? Nous sommes certains que c’est seulement en adoptant une attitude ferme et exigeante envers nous-même que cela marchera… jusqu’au moment de l’épreuve, bien entendu. Nous pensons que si l’homme est dur envers lui-même, cela renforcera son autodiscipline et sa force de volonté. Nous avons tendance à penser que le seul moyen de cesser nos mauvais comportements, c’est la force et la discipline rigide. » Jérémie était d’accord avec lui. « Il a raison, ce Rav. L’homme doit aller jusqu’au bout… exiger de lui-même… Sinon, tout s’effondre. » La voix du Rav l’éveilla de ses réflexions : « Sachez que la vérité est parfois tout à fait contraire. En général, nos comportements ne proviennent pas d’une ‘volonté d’être mauvais’ mais d’une force de volonté ‘physique naturelle’, qu’une mitsva spirituelle et morale nous demande de contrôler. Or une pression rigide causera le contraire.

Quelqu’un qui fume, par exemple. Vous aurez beau lui expliquer que les cigarettes sont dangereuses pour lui, vous ne ferez que lui imposer une pression qu’il essaiera de libérer par… une cigarette ! Souvent, plus on fait peur à l’homme et on exige qu’il abandonne sa mauvaise habitude, plus on cause le contraire : il retournera se c o n s o l e r par la compensat ion m au v a i s e qu’il craint de perdre. Nous comp r e n o n s bien que la façon d’influencer l’autre, c’est en l’acceptant tel qu’il est. C’est seulement comme cela que nous l’aiderons à progresser : par la compréhension, la tolérance et l’affection. C’est de la même façon que nous devons agir vis-à-vis de nous-même. C’est de cette façon que l’homme pourra comprendre d’où viennent ses mauvaises habitudes, quel est son instinct et son besoin intérieur. Cela sera possible uniquement si on le fait avec compréhension et bienveillance.

Un homme qui sait que D.ieu l’aime toujours, dans n’importe quelle situation, a la force de continuer à vouloir réparer ses erreurs et se rapprocher. » Le garçon robuste demanda : « Rav, je sais que je n’agis pas bien, je sais au moins la vérité. Ce n’est pas un péché de penser, en plus, que D.ieu m’aime malgré tout ? » « Au contraire, répondit le Rav. C’est un péché de penser que D.ieu te déteste. Non seulement c’est un péché, mais c’est ton plus grand péché, et c’est aussi ce qui te fait tomber. Un Juif doit toujours voir le verre à demi-plein, même dans le domaine spirituel, et se réjouir de ce qu’il réussit à faire… Je vais vous raconter une histoire. Un garçon est venu voir un jour Rav Steinman zatsal et lui a dit : ‘Si le Rav savait combien je faute, le Rav ne voudrait pas me regarder’.

Et Rav Steinman lui a demandé : ‘Combien de fois t’es-tu contrôlé ?’ Le garçon lui a énuméré les fois où il avait réussi à se contrôler. Le Rav Steinman lui a demandé une berakha ! Il lui a appris qu’il faut certes chercher à réparer, mais avant tout, il faut voir ses réussites… Un Juif doit être content de son état spirituel 90 % du temps, et seulement pour les 10 % restants, chercher ce qu’il faut ajouter et réparer. Prenez exemple sur les ‹hassidim et soyez contents de votre situation ! » Les garçons se levèrent pour rentrer à la yéchiva alors que Jérémie quittait sa place derrière l’arbre et s’approchait du Rav. « C’était très intéressant, la façon dont vous les avez encouragés… lui dit-il. Mais ce n’est pas vrai, n’est-ce pas ? » « Tu fais une erreur fatale que font beaucoup, répondit le Rav avec un grand sourire. Si on les avait élevés avec cette vérité depuis leur enfance, ils ne seraient pas arrivés à ma yéchiva… Ils auraient continué le cursus et auraient étudié dans d’excellentes yéchivot… » Jérémie eut l’air sceptique. « Je vais te donner des textes à consulter, dit le Rav. Regarde donc dans ‘Or Ye’hezkel’ du Machguia’h Rabbi Ye’hezkel Lévinstein, 7e partie, page 381. Lui qui réclamait et exigeait tant, il écrit que Kayin a assassiné son frère uniquement parce qu’il n’était pas satisfait de sa situation spirituelle personnelle. ‘Si tu t’améliores (im tétiv) – si tu vois ta valeur spirituelle – il te sera pardonné et si tu ne t’améliores pas (véim lo tétiv) – si tu ne vois pas ta valeur – le péché est tapi à la porte’… Si Kayin avait vu son verre spirituel à moitié plein, il n’aurait pas tué son frère. Regarde aussi dans le ‘Chemirat Halachon’, parachat Chela’h Lekha : la faute de la génération du désert et des explorateurs s’est produite parce qu’ils ont dit ‘C’est parce que D.ieu nous hait’. Ils ont cru les explorateurs parce qu’ils étaient sûrs qu’à cause de leur idolâtrie en Egypte, D.ieu voulait les tuer à leur entrée en Erets Israël, et ils n’ont pas cru en leur repentir. » « C’est drôle, dit Jérémie. Vous semblez avoir raison… Je vais étudier cela. » « Si tu veux, ajouta le Rav, tu es bienvenu à venir t’asseoir avec nous la semaine prochaine et à raconter à tout le monde les résultats de ta réflexion. » « D’accord, je viendrai » murmura Jérémie avant de retourner au collel, les épaules redressées.