24 Adar 5781‎ | 8 mars 2021

Les terribles leçons de la guerre de Kippour

Il y a quarante-cinq ans, Israël subissait le conflit le plus grave de sa jeune existence. En effet, la guerre de Kippour a failli anéantir l’Etat juif encore auréolé de sa fulgurante victoire militaire de 1967.

Automne 1973 : nouveau conflit israélo-arabe au Proche-Orient. Le 6 octobre, aux environs de 14 heures, le jour même de Kippour, alors que l’ensemble du pays jeûne et est en prière, l’Egypte attaque sur le canal de Suez, la Syrie déploie ses forces sur le plateau du Golan tandis que les milices armées de l’OLP interviennent 3 jours plus tard. S’y joignent quelques troupes jordaniennes et l’aviation irakienne. Sans oublier une unité de 5 450 Marocains (deuxième armée importante sur le front du Golan), plusieurs
escadrons d’aviation algériens, des Mirages de Libye et 16 pilotes de chasse du Pakistan. C’est la plus puissante coalition arabe à laquelle ait eu à faire face le jeune Etat juif. Pour la première fois de son histoire, Israël se trouve obligé d’en découdre avec un ennemi qui a pour lui l’avantage du premier coup porté. Des combats sans merci Profitant d’une supériorité numérique écrasante, les armées égyptienne et syrienne avancent durant 48 heures, le temps qu’Israël achemine des renforts. L’offensive égyptienne est accompagnée d’un énorme pilonnage d’artillerie dirigé contre la ligne Bar Lev (chaîne de fortifications le long de la côte du canal de Suez), tenue par seulement 600 hommes répartis sur 180 kilomètres, les autres étant en permission pour Yom Kippour. Les premiers jours de la guerre, les pilotes
israéliens restent fixés au sol par les assaillants. Pris en tenaille entre deux adversaires, Tsahal doit parer au plus pressé, c’est-à-dire bloquer l’attaque syrienne au nord. A défaut de quoi, le coeur même de l’État hébreu se trouverait menacé. De là, l’acharnement des combats et l’énergie déployée par l’armée israélienne au cours des quatre premiers jours. Le dévouement et le sacrifice des soldats compense le manque criant d’équipement suffisant et d’approvisionnement des lignes. Ainsi le jeune Lieutenant de 21 ans, Zvika Greengold, résiste à la 51e Brigade blindée de l’armée syrienne avec un seul tank. Malgré les lourdes pertes qui lui sont infligées, l’aviation israélienne joue un rôle considérable dans le coup d’arrêt porté aux divisions syriennes, mettant hors de combat le tiers des 700 ou 800 chars, rasant les raffineries de pétrole et les centrales électriques, bombardant même le centre de Damas en représailles de l’utilisation par les Syriens de fusées sol-sol lancées contre le territoire d’Israël. Ainsi en une semaine,
le pays retrouve son efficacité militaire et lance des contre-offensives qui lui permettent de pénétrer profondément en Syrie. En Méditerranée également, la marine israélienne déploie assurément sa supériorité navale. A l’aube du 14 octobre, l’état-major israélien décide enfin de permettre à Ariel Sharon, commandement d’une division de chars sur le front sud, de lancer ses blindés au point d’articulation des 2e et 3e armées égyptiennes. Dans la nuit du 15 au 16, la brigade qu’il commande personnellement surgit sur les arrières de l’ennemi, là où personne ne l’attend. De là, les chars israéliens attaquent en direction du nord, ouvrant une brèche dans le dispositif égyptien, ce qui leur permet de pas-ser sur la rive occidentale du canal et de foncer vers Suez. Dès le 20, les Israéliens, qui ont infligé au moins autant de pertes à l’adversaire qu’ils n’en ont eux-mêmes subies, tiennent à l’ouest du canal une tête de pont solide et encerclent la 3e armée égyptienne. L’Etat juif remporte donc une nette victoire
militaire. L’héroïsme et la détermination des soldats sauve le pays de l’invasion. Le conseil de sécurité de l’ONU, en coopération avec les Etats-Unis et la Russie, par l’intermédiaire du Royaume-Uni, demande la suspension des hostilités pour laisser place aux négociations. Il veut mettre un terme à la poussée israélienne qui atteint les faubourgs du Caire, en imposant un cessez-le-feu le 22 octobre. Celui-ci devient effectif le lendemain. Les graves erreurs politiques Golda Méïr – Premier ministre, Moché
Dayan – ministre de la Défense et trop d’autres généraux israéliens comme Haïm Bar Lev ou Ariel Sharon, ont cru à leur propre notoriété. Or dans la guerre, l’orgueil mène à la défaite. L’erreur des gouvernants israéliens est moins d’avoir – en pleine connaissance de cause – laissé aux Arabes l’initiative de la guerre que de ne pas avoir su prévoir celle-ci. Trop surs d’eux, les dirigeants aveuglés ont pris de
haut la situation sécuritaire du pays pourtant réellement menacé. L’establishment politique n’a donc pas prêté assez d’attention à ce qu’il se passait à ses frontières alors que les renseignements israéliens avaient bien relevé des signes avantcoureurs d’une attaque imminente. Mais l’exécutif a décidé de les ignorer, peut-être plus pour des raisons politiques que stratégiques. Tous se sont laissé surprendre
par l’attaque conjointe des forces arabes, malgré les nombreux avertissements quant aux risques éminents d’une action militaire ennemie. En outre, les luttes internes entre personnalités au sein du gouvernement et du parti Avoda ont nui à l’efficacité d’une ligne claire. Les importantes fautes tactiques
Sur les conseils de Moché Dayan, Israël s’était surtout préparé à une guerre défensive,
oubliant presque que l’offensive demeurait la clé de la victoire. Comptant principalement sur la ligne Bar Lev comme défense, les frontières du pays étaient défendues par des troupes clairsemées, créant un vide dangereux sur le front. Une mobilisation plus tôt aurait évité la prise de court face à l’agression soudaine. Car Israël a mis deux jours pour battre le rappel et déployer les réservistes nécessaires.
De plus, leurré par la désinformation arabe concernant sa force de frappe et le nombre de soldats enrôlés, le pays n’a pas évalué correctement la dissymétrie et le surnombre des unités ennemies en
présence : un ratio de 100 contre 1 en matière de blindés et d’artillerie. Enfin, les responsables travaillistes de l’époque ont négligé le principal en temps de guerre offensive : l’importance de la qualité des hommes sur le terrain. Les douloureuses leçons Au niveau international, Américains et Soviétiques réalisent que les conflits du Proche-Orient peuvent menacer la paix mondiale. De son côté, conscient de son nouveau pouvoir énergétique, l’Organisation des Pays Arabes Exportateur de Pétrole (OPAEP) décide de réduire le commerce de brut, ce qui entraîne une hausse du prix du baril : c’est le premier
choc pétrolier. Au plan national, longtemps la guerre de Kippour hantera les esprits. Le désarroi et la colère ressentis par la population sont suscités par les négligences et les erreurs de jugement attribuées à l’establishment travailliste. Vainqueur mais durement secoué, l’État hébreu fait amèrement le constat de la fin d’une époque. La foi en l’invincibilité de l’armée israélienne et en l’efficacité des services de renseignements se trouve très ébranlée. Ce conflit a anéanti la croyance populaire que le pays était invincible. Elle a convaincu la nation de l’importance d’avoir des frontières sûres et défendables. Même si Israël s’est montré, en définitive, capable de remporter la victoire militaire, le pays en a payé très chèrement l’addition. Presque trois mille soldats ont donné leur vie, soit un Israélien pour mille, un prix énorme pour une population de trois millions d’habitants à l’époque. Et plus de 10 000 ont été
blessés au cours des 18 jours de combat.

NOÉMIE GRYNBERG

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