5 Heshvan 5781‎ | 23 octobre 2020

L’odyssée du Te’helet

Haguesher vous propose cette semaine de partir à la (re) découverte d’un commandement de la Torah que l’exil nous a longtemps fait oublier, et qui depuis quelques décennies est sujet à un grand débat dans le monde religieux en Israël : celui du Petil Te'helet, le fil de couleur bleue que nous devons accrocher aux quatre coins de notre vêtement.

Qu’est-ce que le Te’helet ?

« Et vous donnerez parmi les Tsitsit de la frange, un Petil Te’helet ». (Nombres 15;38)
Pour tout vêtement à quatre coins que l’on porte, il existe un commandement de la Torah nous enjoignant à y déposer les fils, appelés Tsitsit, que nous connaissons. Cependant, pour accomplir cette mitsva de façon complète, il nous est demandé de nouer parmi les fils blancs, un fil qui diffère de par sa couleur : le Petil Te’helet ou « Cordon d’azur ».
Le mot Tekhelet est utilisé par la Torah pour désigner une certaine nuance de bleu. Le Talmud dans le traité de Mena’hot (43b) apporte une précision quant à la nuance précise de cette couleur : « Rabbi Méïr avait l’habitude de dire : En quoi le Te’helet diffère t-il des autres couleurs (pour qu’il ait été choisi pour teindre l’un des fils des Tsitsit) ? C’est parce que le Te’helet ressemble à la mer, que la mer ressemble au ciel, et le ciel au Trône céleste ».
Selon certains commentateurs, le rôle du cordon teint en Te’helet est de nous rappeler à tout instant la royauté de « celui qui siège sur le trône » : céleste, cette couleur dont on teint l’un de nos tsitsit se veut tremplin d’un dévoilement de la gloire de D.ieu.
Pour Na’hmanide dans son commentaire sur la Torah, le rôle de ce fil teint en bleu est de nous rappeler les 613 commandements car, selon ses termes : « Chaque couleur vue de loin paraît bleuâtre, et de là vient la parenté du mot Te’helet avec le nom Takhlit (mot qui exprime le Finalité) ». C’est donc un tremplin vers la Finalité, celui pour un juif d’accomplir la volonté de D.ieu, que ce fil teint dans cette nuance si particulière.
Le port du Petil Te’helet bien qu’étant une mitsva, n’entrave cependant pas le port d’un Talith dont la seule couleur des fils serait le Blanc.
Cette teinture Bleue nous a malheureusement souvent fait défaut au cours de l’Histoire, son élaboration nécessitant des conditions très particulières.

Comment l’obtient-on ?

C’est d’une créature marine, nommée par les sages du Talmud « ‘hilazone » que l’on se devait d’extraire le précieux colorant bleu. Si elle n’était extraite de cette créature, aucune teinture d’origine minérale, végétale ou animale n’était acceptée.
C’est à nouveau dans le traité de Mena’hot (44a) que nous trouvons des précisions, cette fois-ci sur la nature et les caractéristiques de cet animal marin. Voici les quelques lignes, parmi les seules de toute la littérature talmudique à nous apporter des informations claires à ce propos :
« Nos sages ont enseigné : ce ‘hilazone est doté d’un corps qui ressemble à la mer, et sa physionomie est semblable à celle d’un poisson. Il remonte à la surface de l’eau une fois tous les soixante-dix ans et c’est avec son sang que l’on teint en Te’helet. C’est la raison pour laquelle son coût est élevé ».
Il existe des divergences quant à la nature précise de cette créature.
Nos sages indiquent qu’il s’agit d’un invertébré, dont la coquille augmente de taille avec lui.
Fortes de ces informations, de nombreuses sources identifient le ‘hilazone comme étant un certain type d’escargot marin appartenant à la famille des Purpura dont il faudrait, une fois pêché, briser la coquille pour en récupérer une substance visqueuse qui servira de base à la concoction de la teinture aux couleurs du ciel.

L’avis de Maïmonide (Michné Torah, Hilkhot Tsitsit, 2;2) diffère néanmoins de celui de nombre de ses pairs, et selon lui, cet invertébré n’est autre qu’un poisson dont la couleur ressemble à celle de la mer et dont le sang est noir, se rapprochant de par son teint à celui de l’encre. C’est en faisant cuire ce liquide et en y ajoutant divers composants que l’on obtiendrait alors la teinture désirée. Quant à savoir si cette créature ne remonte qu’une fois tous les soixante-dix ans, nombreux sont ceux qui s’accordent qu’il ne s’agit là que d’une métaphore pour insister sur la rareté du ‘hilazone.

Où se le procurer ?

Parmi les bénédictions faites par Yaacov à ses fils avant de quitter ce monde, l’une d’entre elles attire tout particulièrement notre attention. C’est celle faite à Zevoulon, dans laquelle son père lui consacre les « Tsefounei Tmounei ’Hol », littéralement : « Les Trésors cachés dans le sable ». Le Talmud nous enseigne que le terme « Trésors » s’applique ici au ’Hilazone dont la valeur marchande très élevée, grâce au Te’helet qui en était extrait, devait apporter une large subsistance à la tribu de Zevouloun. Rachi, dans son commentaire sur le Talmud, précise qu’il est de la nature du ‘Hilazone d’émerger sur les montagnes qui bordent la mer, et Zevouloun, qui selon la tradition se serait plaint à D.ieu de n’avoir pour lot sur la terre d’Israël que des terrains escarpés et de nombreux cours d’eau, se serait vu répondre : « Tous auront besoin de toi car tu leur fourniras l’extrait du ‘Hilazone ».
L’avis de Maïmonide est que le ‘Hilazone se pêche dans « La Mer de Sel », terme employé pour désigner la Mer de façon générale, excluant ainsi l’idée que le ‘Hilazone pourrait se trouver dans des étendues d’eau douce. Selon cette interprétation, bien qu’une place de choix était accordée à Zevouloun dans le commerce du Tekhelet, le ‘Hilazone n’était pas l’exclusivité de son territoire. Toutefois, une délimitation plus précise nous est donnée dans le traité Chabbat (26a) quant aux zones maritimes dans lesquelles le ‘Hilazone était pêché. C’est du sud de Haïfa jusqu’au nord de Tyr (ville qui fait partie de l’actuel Liban) que naviguaient les bateaux qui faisaient la chasse au ‘Hilazone. Cette dernière, en plus d’avoir été pendant longtemps le centre de l’industrie de la teinture, était aussi l’une des villes dans lesquelles, sous l’empire romain, de la monnaie d’argent de très haute qualité était fabriquée pour le compte de l’empire.
L’un des symboles que l’on pouvait alors apercevoir sur les pièces frappées à Tyr était un coquillage de forme concave, qui servait à produire des colorants qui faisaient la renommée et la prospérité de cette ville.

La couleur exacte du Te’helet : Une divergence nuancée

Il existe un débat entre les décisionnaires quant à la nuance précise de ce bleu. Selon Maïmonide, cette couleur s’apparente à celle d’un ciel dégagé en plein jour, similaire à un indigo pâle. Selon Rachi dans son commentaire sur la Torah, le Te’helet se rapproche du vert. La plupart des décisionnaires s’accordent pour situer cette nuance quelque part dans l’indigo, pâle pour certains, plus foncé selon d’autres. Le Talmud précise que le Te’helet issu du ‘Hilazone était d’assez bonne qualité pour ne pas s’altérer avec le temps.
Il existait à l’époque du Talmud d’autres moyens d’obtenir de l’indigo dont les nuances se rapprochaient beaucoup de celle du Te’helet. C’est à partir de certaines plantes, nommées Kla Ilan par le Talmud et Isatis par Maïmonide, que l’on pouvait élaborer des colorants qui donnaient des couleurs similaires à celle obtenue grâce au sang du ‘Hilazone.
Ces deux plantes donnaient toutes deux de l’indigo : l’Indigofera Tinctoria, plante qui fleurit dans des régions au climat tempéré comme dans le Nord de l’Europe, et l’Isatis Tinctoria, ou guède, plante connue pour produire un colorant bleu, et qui fleurit quant à elle dans des régions au climat chaud, comme dans certaines zones en Inde et en Chine.
Fabriquer ces teintures coûtait bien moins cher que de fabriquer du Te’helet et les Juifs étaient mis en garde de ne s’en procurer que chez un Moum’hé, un homme dont la connaissance des lois et l’intégrité sont à toute épreuve. La Torah est extrêmement sévère avec celui qui porterait un fil bleu teint grâce au colorant extrait d’une plante, comparant la fourberie de cet acte à celle d’un acte de débauche commis en secret, et que D.ieu se promet de lui même démasquer.

La disparition

Sous la domination romaine, le pourpre et l’indigo étaient des couleurs jalousement gardées. Ces teintures étaient réservées à l’usage des Hauts responsables de l’Empire. Il coûtait alors extrêmement cher de s’en procurer, le Talmud allant jusqu’à dire que celui qui portait le Te’helet à Jérusalem était considéré comme un « excentrique » (Mena’hot 40a) du fait de la rareté de ce colorant.
Dans la période antique, on trouve le signe de plusieurs décrets qui interdisent tout usage du Te’helet. C’est le général Nevuzardan, dont le nom est tristement célèbre pour avoir mis à sac Jérusalem en 586 avant l’ère moderne et détruit le premier Temple, qui le premier, rendit exclusif le port du Te’helet aux proches de la maison royale.
Près d’un millénaire après, à l’époque des sages du Talmud – au début du Ve siècle -l’empereur romain d’Orient Théodose II (401-450) va jusqu’à condamner à mort tout celui qui ferait commerce de certaines teintures dont le pourpre et l’azur, les réservant ainsi au seul usage de sa famille et de ses proches conseillers.
On ne trouve cependant pas dans le Talmud de signe clair de sa disparition. C’est dans le Midrach que la phrase « Hatékhelet nignaz » – le Te’helet à été caché – apparaît pour la première fois. Depuis la destruction du second Temple, en effet, la quasi-totalité des juifs était dans l’incapacité de se procurer du Te’helet. C’est de concours avec l’entrée du peuple juif dans une longue phase d’exil, que, perdant nombre de ses repères spirituels et menacé, il perdit la capacité de reconnaître avec exactitude la créature qui lui permettrait d’accomplir la mitsva de Tsitsit de façon entière.

Un sujet qui ressurgit de la profondeur des temps

L’un des grands érudits et maîtres Hassidiques du milieu du 19e siècle se nommait Reb Guershon ‘Hanokh Leyner (1839-1890), aussi connu sous le nom du Admour de Rad’zin.
Né d’un père lui même grand érudit et leader Hassidique, il se fait remarquer dès son plus jeune âge pour ses capacités intellectuelles remarquables et son assiduité sans faille dans l’étude de la Torah.
A peine âgé de trente ans, il publie un recueil sur les lois de pureté rituelle, nommé Sidré Taharot qui jusqu’a nos jours, est considéré comme l’un des ouvrages les plus importants en la matière. C’est vers la fin de sa vie, à l’âge de quarante huit ans, qu’il se lance dans une quête acharnée, dans le but de retrouver le ‘Hilazone perdu. Fort de sa connaissance encyclopédique dans tous les domaines de la littérature juive, il écrit un livre qu’il nomme
« Tsefounei Tmounei H’ol », certain de pouvoir, à la lumière de ses analyses dans toutes les sources Talmudiques et midrachiques abordant le sujet, reconnaître l’animal avec exactitude.
Mais la théorie ne lui suffit pas : il entreprend alors un voyage à travers de nombreux ports pour découvrir le ‘Hilazone. C’est finalement au musée Océanique de Naples que ce dernier croit apercevoir la créature qu’il recherche.
Il s’agit de la seiche commune (Sepia Officinalis), créature pourvue d’un moyen de défense naturel, qui consiste à émettre une encre de couleur bleue sombre quand elle est effarouchée ou attaquée. Rabbi Guershon Hanokh fait une expérimentation avec cette encre, et en y ajoutant certains composants, il obtient une teinture de couleur bleue sombre d’assez bonne qualité pour teindre de la laine. Cette découverte met le Admour dans un état de joie sans bornes : le temps est venu de rendre au peuple juif le joyau azuré qui manquait depuis si longtemps à sa couronne. Il écrit alors un second livre qu’il nomme Petil Te’helet, dans lequel il narre le récit de sa découverte. Mais à quoi bon avoir fait cette découverte si les juifs du monde entier ne peuvent pas en profiter ? Il entreprend alors, dès 1889, une fabrication de Te’helet à grande échelle, et un an après, des milliers de juifs le portent déjà aux quatre coins de leur vêtement. Cette tentative de réinsertion du Te’helet dans le paysage juif pratiquant ne passe toutefois pas inaperçue des grands érudits de l’époque. Nombreux sont alors ceux qui opposent au Te’helet du Admour une violente critique. Mais l’intrépidité de Rabbi Guershon Hanokh lui fait écrire un troisième livre, Ein Hatekhelet, dans lequel il repousse, s’appuyant sur de nombreux textes, les condamnations à l’égard de son ‘Hilazone. Le mouvement, malgré les oppositions, ne fait que s’étendre, et c’est la mort brutale de son initiateur, à cinquante et un ans, qui en stoppe l’essor.

Le Te’helet de nos jours

Parmi les différentes propositions faites quant à l’identité exacte du ‘Hilazone, de nombreux chercheurs s’accordent aujourd’hui à dire que le Te’helet provenait du Murex Trunculus, sorte de coquillage dont une substance est extraite de glandes situées dans la partie supérieure de la cavité de ses ouïes. Ce coquillage, bien que connu pour donner un colorant de qualité, donne un colorant violet, et c’est l’une des raisons pour laquelle le premier Grand Rabbin d’Israël, le Rav Its’hak Halévy Herzog le repoussa en 1913 dans son ouvrage sur le Te’helet, poétiquement nommé « Le Bleu d’Israël », avec lequel il soutint sa thèse de Doctorat.
C’est des dizaines d’années après, au début des années 80, que le Professeur Otto Alsner de l’institut Shenkar de Ramat-Gan, fit une découverte qui allait rendre au Murex Trunculus tout son intérêt.
En plaçant la substance violine extraite du Murex au soleil, le Professeur remarqua qu’elle virait au bleu, et le ton du bleu nouvellement obtenu correspondait en tous points à celui espéré : un bleu clair, se rapprochant de celui d’un ciel dégagé en plein jour, colorant d’assez bonne qualité pour ne pas s’altérer avec le temps. Depuis, de nombreuses fouilles archéologiques en Israël ont mis au jour des vêtements et tentures, de couleur bleue, et avec elles de nombreux coquillages du type Murex Trunculus.
Aujourd’hui, forte de ces découvertes, une véritable industrie du Tekhelet voit le jour en Israël, mais la plupart des grands décisionnaires, dont le Rav Elyachiv Zatsal, ne portaient pas des fils de cette couleur aux coins de leur vêtement.
Le problème majeur concernant cette créature étant, comme le fit remarquer le Rav Yossef Dov Halévy Soloveichik zatsal, qu’elle n’a jamais cessé d’exister ; pourtant, aucun des sages des époques précédentes ne s’y est véritablement intéressé.
Le Rav Elyachiv, dans une lettre ayant pour objet le Murex Trunculus, s’interroge : « Je ne sais, dit-il, si l’argument du Rav Soloveichik prend en compte une possible découverte scientifique », pour ajouter ensuite : « Nous ne sommes pas assez clairs sur certaines parties du processus d’élaboration de la Teinture, car il diffère que l’on suive l’avis de Rachi ou du Rambam… ». Le Rav adresse toutefois à la fin de sa lettre une prière à D.ieu, pour qu’il nous envoie celui qui répondra à toutes nos interrogations.

Espérons que le ciel sera clément et ne tardera pas à nous habiller de sa couleur.

A.L

n.b : nous tenons à remercier Avraham C. de la Yéchivat Mir à Jérusalem pour sa participation à l’élaboration de ce dossier.