9 Kislev 5781‎ | 25 novembre 2020

Le mystère des enfants yéménites

Au début des années cinquante, 50 000 Juifs du Yémen sont arrivés en Israël. Ils ont été parqués dans des centres d'intégration dans lesquels les autorités ont tout fait pour séparer les plus jeunes de leurs traditions ancestrales et de la religion, par la menace et les punitions, mais aussi par la diversion et autres appâts. Tout a été fait pour les éloigner de ce qu'ils étaient.

C’est à Ein Shemer que se trouvait le plus grand camp d’intégration d’Israël. Il était divisé en six sous-camps. Dès la fin des années quarante, de nombreux immigrants du Yémen y ont été installés. En 1949, 6000 Juifs yéménites y résidaient, dont 1500 enfants. Le camp était une véritable prison à ciel ouvert. Personne n’y entrait ou n’en sortait sans autorisation. Dès cette époque, des militants juifs orthodoxes ont tenté d’alerter sur la situation des Juifs du Yémen. Selon eux, les nouveaux arrivants étaient victimes de la propagande des gens de gauche, dont Ben Gourion en personne, qui voulaient les convaincre qu’en Israël le respect des Mitsvot n’était plus nécessaire. Sous la pression des militants religieux, une éducation religieuse fut proposée aux nouveaux immigrants, grâce à l’ouverture d’un Talmud Torah dans le camp. Mais lorsqu’un nouveau responsable culturel, Y.A Almeda fut nommé à la direction du camp, il imposa l’arrêt de l’enseignement religieux, et exigea de couper les papillotes de tous les enfants yéménites. Il fut intransigeant et ferma l’école. L’enseignement religieux devint alors clandestin, grâce au Rav Alcheikh. De dures sanctions menaçaient les contrevenants, mais un groupe d’irréductibles continua à envoyer les enfants étudier la Torah. Les militants religieux tentèrent d’alerter l’opinion publique autour du fait que l’on voulait détacher des milliers de Juifs de la Torah et de leurs traditions en imposant un enseignement uniquement général aux enfants. Plusieurs rabbanim de tout le pays vinrent visiter le camp afin de vérifier ce qui s’y passait. Le grand rabbin de Tel Aviv, le rav Unterman, se rendit en personne dans le camp de Ein Shemer. Les nouveaux immigrants firent entendre leur voix. Lors du Congrès des rabbanim en 1949, une délégation de Juifs yéménites fut conviée. Le rav Unterman exigea que les enfants nouveaux immigrants puissent recevoir une éducation juive. Les responsables de l’Agence Juive dans le camp acceptèrent le principe d’une éducation religieuse à condition qu’elle soit contrôlée par l’Etat. Aldema comprit qu’il ne pourrait atteindre ses objectifs uniquement par la force et qu’il ne pouvait pas déclarer une guerre ouverte contre la religion. Il fit donc ouvrir quelques classes d’étude de Torah dans les écoles et la contestation retomba. Mais l’envoi des enfants yéménites dans les internats laïcs se poursuivit. Yehouda Rider, l’un des enseignants du camp, agit en secret, afin de convaincre les familles de diriger leurs enfants vers les institutions religieuses du pays. Curieusement, Rider fut nommé responsable de l’éducation et de la culture d’une partie du camp de Ein Shemer. Il fut chargé de recruter de nouveaux enseignants. Rider se rendit à Jérusalem et y contacta les responsables de l’école Beit Yaacov pour demander en urgence l’envoi de cinq jeunes enseignantes à Ein Shemer. Aldema s’opposa à la venue des jeunes institutrices religieuses et les envoya au département culture de Tel-Aviv. Les jeunes femmes reçurent une fin de non-recevoir. Après tractations, trois enseignantes furent envoyées à Ein Shemer alors que les deux autres furent employées au camp de Rosh Haayin. Tout fut mis en œuvre pour séparer les jeunes femmes, afin qu’elles ne fassent pas bloc contre les responsables du camp. Au mois de janvier 1949, un nouvel enseignant débarqua dans le camp. Membre du Mapaï, sa mission était de se débarrasser de la religion dans le camp. La guerre fut déclarée aux jeunes enseignantes religieuses, transgression du chabbat, provocations en tous genres, mais surtout, il fit tout pour décourager les enfants de conserver leurs traditions religieuses. Il fallait transformer les enfants juifs en Israéliens. Les dirigeants du camp décidèrent de créer un camp pour les jeunes de 14 à 18 ans, afin de les détacher de leurs parents et de la religion. Au début, les tentes n’étaient pas mixtes afin de ne pas choquer, mais cette règle devint de plus en plus floue avec le temps. Les animateurs et éducateurs du camp transgressaient le chabbat tout en expliquant qu’il ne s’agissait pas de violation. Tout était fait pour désacraliser la religion. L’enseignement religieux était réduit à trois heures par semaine, alors que les enfants étaient entouré
s toute la journée des enseignants et des animateurs laïcs. Suite aux protestations face à la mixité des enfants, deux camps distincts furent créés pour les garçons et pour les filles. Mais l’objectif resta le même. Durant l’hiver 1949, les enfants furent renvoyés chez eux à cause du froid qui régnait dans les tentes. Les enseignants religieux en profitèrent pour reprendre la main et tenter de convaincre les jeunes de ne pas rejoindre les kibboutzim non religieux. Mais la pression anti-religieuse ne faisait que grandir. La Histadrout, syndicat de gauche, commença à distribuer des cartes de membres aux jeunes, et à installer des familles dans les kibboutzim de la Histadrout. La propagande laïque de gauche était martelée dans tout le camp. A Pourim de cette même année, des rumeurs commencèrent à se propager selon lesquelles des enfants étaient enlevés de leur foyer pour être installés dans des familles non religieuses. Un groupe de 18 enfants ont ainsi été accueillis par un kibboutz laïc près de Haïfa. Les plaintes des nouveaux immigrants se multiplièrent dans de nombreux camps d’intégration, et furent rapportées au ministère de l’Éducation. Le ministre Zalman Shazar et le directeur général du ministère se rendirent alors dans plusieurs camps, dont celui d’Ein Shemer, afin de faire le point sur ce qui s’y passait. Après quelques heures passées dans les camps, le ministre se fit une opinion. Deux jours après cette visite éclair, le journal Davar publia les conclusions de la visite du ministre. Les quelques heures passées sur le terrain se transformèrent en « l’enquête du ministère de l’Éducation » qui contredisaient les accusations de persécutions contre la religion dans les camps. Selon cette enquête, et après vérification du ministre, les accusations étaient sans fondement, et rien n’entravait l’enseignement religieux dans les camps. Pour appuyer cette conclusion, le journal cita l’enseignant orthodoxe de Ein Shemer, Yehouda Rider, qui se dit « choqué » par les accusations concernant des papillotes coupées « sans aucun fondement ». Rider démentira ces propos par une lettre au journal Hatsofé, et confirmera que sous couvert de lutte contre les poux, Aldema avait suggéré de faire couper les cheveux des enfants yéménites. Aldema exigea des enseignants religieux de démentir leurs propos publiquement sous peine de sanctions. Après leur refus, ils furent sanctionnés et les enseignants furent contraints de signer une déclaration dans laquelle ils promettaient de ne plus se répandre dans la presse. La liste des signatures fut ensuite transmise au plus haut niveau de l’Etat. Les intrigues contre les Juifs du Yémen se poursuivirent et firent des victimes. Le Dr Yaacov Salim Jarfi, un Juif religieux venu du Yémen et installé à Ein Shemer, a lutté de toutes ses forces contre l’autorité du camp et a tenté de mobiliser ses frères pour qu’ils conservent leurs traditions et qu’ils refusent l’éducation laïque enseignée à leurs enfants. Jarfi a été vu comme un concurrent aux yeux d’Almeda qui l’a plusieurs fois menacé s’il n’arrêtait pas ses actions contre l’éducation laïque. Il a été battu et personne n’a accepté de lui porter secours. Mais rien ne découragea Jarfi qui poursuivit sa lutte jusqu’à son assassinat par balle. La police de Pardess ‘Hana enquêta sur le meurtre, empêchant le seul témoin de témoigner. Une fois son arme identifiée comme celle du meurtre, Almeda passa devant un juge. Il prétendit avoir usé de son arme pour disperser une manifestation, et que la victime avait été tuée par erreur. Il fut condamné à… diriger un autre camp. Le meurtre fut étouffé et ne sortit dans la presse religieuse que deux mois plus tard et alors que les questions restaient sans réponse. Le lieu même où est enterré Jarfi est inconnu. Pour calmer les esprits dans le camp de Ein Shemer, la direction ouvrit un Talmud Torah, avec des enseignants d’origine yéménites, et au sein de l’école laïque. Le matin, les enfants étudiaient les matières générales, et l’après-midi, ils allaient au Talmud Torah. Mais l’influence des enseignants laïcs faisait son chemin et plusieurs jeunes se coupèrent les cheveux, alors que des femmes cessèrent de se couvrir la tête. A l’initiative des militants religieux, et afin de réduire l’influence néfaste de l’école laïque, il fut décidé de délivrer l’enseignement religieux dans les tentes des enseignants religieux dans le camp. Mais les dirigeants du camp menacèrent les enseignants de les renvoyer ainsi que leur famille, leur promettant qu’ils ne trouveraient aucun logement en Israël. Tous reprirent le chemin de l’école. Dans le camp, les provocations continuaient. Une radio et des haut-parleurs furent installés dans le
camp, qui diffusait de la musique même le chabbat, des fêtes mixtes étaient également organisées le vendredi soir. Après des protestations dans la presse religieuse, le public fut séparé mais le camp faisait toujours appel à la jeunesse laïque de Kfar Vitkin pour organiser les soirées. La direction arrêta ces fêtes lorsque la jeunesse orthodoxe demanda à se joindre à l’organisation. A Pourim, les jeunes orthodoxes de Pardess ‘Hana réitérèrent leur demande de participer aux événements avec leurs jeunes, mais le camp fit tout pour empêcher que les jeunes immigrants ne puissent constater qu’il existait des Juifs religieux en dehors du camp. En janvier 1949, deux étudiants en yéchiva se présentèrent à Ein Shemer afin de délivrer un cours de Torah à la synagogue du camp. La direction du camp ordonna l’arrêt des enseignants. Les deux refusèrent de décliner leur identité, et affirmèrent que les dirigeants n’avaient pas autorité pour mener une investigation les concernant. Les deux jeunes gens furent traînés de force face au directeur Yaacov Trachtenberg. Refusant de répondre à ses questions, il fit enfermer les deux hommes en les accusant de propagande intrusive. Une foule se forma face à cette prison improvisée pour protester contre l’arrestation des enseignants. Devant le refus du directeur et les insultes racistes proférées à leur encontre, des violences éclatèrent. Devant la détermination des habitants du camp, la direction libéra les deux enseignants et leur demanda de calmer les esprits avant de quitter les lieux. La petite victoire des immigrants yéménites leur montra que les autorités n’étaient pas toutes puissantes et que la peur qui les pétrifiait depuis leur arrivée en Israël devait disparaître. Malgré les sanctions et la répression, les Juifs du camp allaient désormais revendiquer leurs droits à la religion. Le mouvement des militants religieux allait lui aussi poursuivre sa lutte pour le droit des Juifs yéménites. La presse de gauche se fit l’écho des émeutes, accusant les nouveaux immigrants d’avoir agressé les dirigeants du camp et les forces de l’ordre. De leur côté, les militants publièrent des documents déroulant les faits et accusant les dirigeants du camp de menacer les nouveaux immigrants qui vivent dans la terreur et dans une véritable prison. Ils y décrivent les menaces, les punitions, l’interdiction de pratiquer leur religion, et la mainmise des laïcs sur les enfants. C’est à la même époque que les rumeurs de disparitions d’enfants yéménites commencent à s’étendre. Bébés et jeunes enfants sont arrachés à leurs parents et le secret de leur placement reste encore entier aujourd’hui. L’affaire des enfants yéménites reste l’un des plus grands scandales d’Israël non résolus à ce jour.