13 Tammuz 5781‎ | 23 juin 2021

La Paracha au féminin – Elixir Vitae

Certains se l’imaginent comme une potion jaunâtre. D’autres préfèrent se la représenter comme une pierre couleur rubis. Mais que vous lui attribuiez le nom d’Élixir de longue vie ou celui de Pierre Philosophale, une chose est sûre. Le fantasme de l’immortalité n’en a pas fini d’enflammer les esprits…

 

Bras de fer avec la Faucheuse

Feuilletez donc le Tan Ching Yao Ch’eh – ou pour les incultes, « Les Grands Secrets de l’Alchimie » publié au VIIème siècle – et vous y découvrirez l’infaillible recette de la jouvence éternelle. À peu de choses près, cela donne : 1 pincée de mercure, 2 cuillères de soufre et 3 soupçons de sels d’arsenic. Peu importe si la plupart de ces substances sont en réalité très toxiques. Et peu importe si la liste des empereurs chinois morts d’empoisonnement après l’ingestion d’élixirs est plutôt longuette… Eh oui, quand on veut se montrer plus malin que la Faucheuse, les conséquences sont parfois fâcheuses.

Faites maintenant une « avance-rapide » jusqu’au XIVème siècle. Vous ferez connaissance avec Nicolas Flamel, un bourgeois gentilhomme qui a plus d’une corde à son arc. Écrivain public, copiste et libraire-juré, il est aussi… alchimiste à ses heures perdues. C’est ce qui va lui permettre de mettre la main sur la fameuse Pierre philosophale, laquelle permet de prolonger la vie humaine au-delà de ses bornes naturelles. Seul hic : Flamel meurt en 1418 à Paris. Comme quoi, il n’y a pas que les cordonniers qui sont toujours les plus mal chaussés…

 

De Gargamel à Voldemort

La culture populaire a fait ses choux gras de cette éternelle chasse à l’éternité. Les « Pottermaniaques » n’ignorent certainement pas que la Pierre Philosophale est conservée au château de Poudlard, dans le couloir interdit du troisième étage, gardée par ce féroce toutou à trois têtes de Touffu.

Quant aux fans des Schtroumpfs, ils seront surpris de découvrir qu’à en croire certains « exégètes peyoesques », si ce grand méchant sorcier de Gargamel veut à tout prix capturer ces adorables bonshommes bleus, c’est parce qu’il espère, en les faisant mijoter dans ses chaudrons, concocter cette même fameuse pierre. Mais à l’instar ceux qui l’ont précédé dans cette (impossible) ruée vers l’immortalité, il restera éternellement bredouille.

Et si, vous aussi, vous êtes passionnée par cette fameuse quête, vous serez sans doute ravie de découvrir, dans la Paracha de cette semaine, un personnage biblique féminin qui se voit octroyer le don de la longévité, voire même de l’éternité.

 

Séra’h l’éternelle

Cette femme exceptionnelle porte le nom de Séra’h. D’ailleurs, pour peu que vous remplaciez la lettre « Sin » de son prénom par celle, phonétiquement voisine, de « Samekh », vous obtiendrez une racine hébraïque qui signifie « dépasser » ou « excéder » (cf. Chémot 26, 12). Comme si son triomphe sur la mort avait pénétré jusqu’à son prénom !

Mais commençons par le commencement. Quelle preuve avons-nous de sa longévité ?

Nos sages remarquent que Séra’h fille d’Acher est mentionnée dans deux recensements du peuple juif, qui se déroulèrent à plusieurs siècles d’intervalle. Le premier est celui des 70 âmes qui descendirent en Égypte avec Yaacov. Le second est celui qui dénombre les Enfants d’Israël à la veille de leur entrée en terre d’Israël (Beraïta de Séder Olam, chap. 9).

Mais Séra’h ne se contente pas d’être spectatrice de la longue histoire dont elle est témoin. Elle y joue aussi un rôle capital. Quand Moché et Aharon se présentent aux anciens d’Israël pour annoncer la délivrance d’Israël, ces derniers se montrent sceptiques. Ce n’est que lorsque Séra’h les assure qu’ils ont prononcé le « mot de passe » de la délivrance qui lui a été transmis par son père, que les anciens se laissent convaincre (Yalkout Chimoni Béréchit 12, 64).

 

Séra’h l’héroïne

Mais son histoire est loin de s’arrêter là.

Le Midrach l’identifie dans un incident qui se produit plusieurs centaines d’années plus tard, pendant le règne du roi David. À cette époque, un homme appelé Chéva ben Bikhri conduit une rébellion contre le souverain. Yoav, son général, poursuit Chéva jusqu’à la ville d’Avel où il se réfugie, menaçant de tuer tous ses habitants. C’est alors que Séra’h convainc le général de ne pas punir toute la ville. Elle entreprend de lui livrer la tête du rebelle, et épargne ainsi la ville de la destruction (Midrach Michlé chap. 31).

Plusieurs siècles plus tard, l’infatigable héroïne est toujours présente. Alors que Rabbi Yo’hanan décrit à ses disciples les eaux de la mer Rouge qui se dressèrent comme des murailles opaques pour laisser passer les Hébreux, Séra’h dément son opinion : « J’y étais et les murs étaient transparents ! » (Psikta déRav Kahana 11, 13).

Enfin, le Midrach la compte parmi les rares personnages à être entrés vivants au Gan Eden (Otsar Midrachim, p.35).

 

Un pied de nez à l’Ange de la mort

Reste à savoir pourquoi Séra’h a mérité de défier l’Ange de la mort.

Le Midrach nous raconte que les frères de Yossef craignaient que leur père Yaacov ne meure d’émotion, en apprenant que son fils Yossef était vivant. C’est alors que Séra’h vola à leur secours. Égrenant quelques notes sur un instrument à cordes, elle fredonna en sourdine une mélodie : « Yossef est en Égypte. Sont nés sur ses genoux, Ménaché et Efraïm ! ». L’heureuse nouvelle pénétra tout en douceur dans la conscience du patriarche. Et lorsque les frères confirmèrent cette information, Yaacov l’accueillit avec joie. Alors, pour remercier Séra’h du rôle qu’elle avait joué, il s’exclama : « La bouche qui m’a informé que Joseph est en vie ne goûtera jamais à la mort » (Ibid.).

Mais ne nous laissons pas berner par l’apparente simplicité de cette réponse. S’inspirant des écrits du Gaon de Vilna et du Rama MiPano, Rav Z. Rudman nous explique que la bénédiction de Yaacov n’est qu’un aboutissement du trait de caractère dominant de Séra’h ; à savoir, l’art de rétablir la paix et l’harmonie entre deux entités séparées ou antagonistes.

En effet, en mettant au point un moyen ingénieux d’annoncer l’heureuse nouvelle à Yaacov, Séra’h ne veilla pas seulement à préserver la vie de son grand-père. Elle apporta, en même temps, la touche finale à la réconciliation entre Yossef et ses frères. Car, si quelques heures après avoir dépassé leur vieille rivalité avec le fils bien-aimé de leur père, ce dernier était mort d’émotion, le rapprochement des cœurs n’aurait jamais été complet.

 

L’art de la réconciliation

Cette volonté de réconciliation sera d’ailleurs le fil conducteur des nombreuses contributions de Séra’h à l’histoire du peuple juif.

Ce sera elle qui réunira les bergers d’Israël, Moché et Aharon, avec le troupeau qu’ils sont censés diriger.

Ce sera elle rétablira la paix entre les habitants d’Avel et le général du roi David, évitant le massacre de toute une ville d’innocents.

Et ce sera encore elle qui insistera pour prouver à Rabbi Yo’hanan, que les douze tunnels de la mer Rouge n’étaient pas opaques mais transparents, comme pour prouver que les différences entre les douze tribus d’Israël sont facilement surmontables.

Et c’est parce que, toute sa vie durant, Séra’h s’efforça de réunir, de rapprocher et de rassembler, que le Tout-Puissant opéra pour elle la plus spectaculaire des réconciliations : celle entre ce monde-ci et le monde futur. Par sa longévité exceptionnelle, elle fit le pont entre plusieurs époques. Et par-dessus tout, elle évita la plus douloureuse des ruptures ; celle de la Mort. La preuve ? Elle entra au Gan Eden, vivante !

 

Alors, oui, la quête de la Pierre Philosophale a quelque chose de grisant. Mais par son exemple, Séra’h fille d’Acher nous livre un élixir de vie bien plus efficace, et bien plus réaliste : invitons la paix et l’harmonie dans nos cœurs et dans nos vies. Établissons des ponts entre les opposés. Réunissons les contraires.

Et nous réussirons ainsi à ajouter des jours à notre vie. Et surtout, de la vie à nos jours…

 

Ora Marhely