10 Kislev 5781‎ | 26 novembre 2020

La paracha au féminin – L’arme larme

 

Ce n’est un secret pour personne. Nous autres, femmes, détenons le monopole des larmes. Et le fait que nous passions davantage de temps à la cuisine à émincer des oignons n’y est strictement pour rien. La bonne nouvelle, c’est que tout cela a du bon. Alors, à vos mouchoirs, mesdames !

 

Eh oui ! Il ne nous faut pas grand-chose pour déclencher cette mystérieuse fontaine lacrymale qui se cache sous nos cernes ou nos paupières. Une remarque mal placée de notre voisine de palier, un règlement de compte houleux avec notre meilleure amie, ou tout simplement un passage un peu trop dramatique du roman que nous tenons en main. Et nous voilà en train de fondre en larmes, nonobstant les regards hébétés de notre petit dernier qui était jusque-là persuadé de détenir l’exclusivité en la matière. « Eh bien non, hoquetons-nous à son intention entre deux sanglots, les Mamans, ça pleure aussi. Et maintenant, cours m’apporter un Kleenex et laisse ta Maman chialer en paix. »

 

« La larme facile »

À propos, ne comptez pas sur le Talmud pour vous prouver le contraire. Quelques 1500 ans en arrière, l’un de ses plus éminents rédacteurs a jugé bon d’attirer l’attention de la gente masculine sur ce larmoyant phénomène : « Un homme doit prendre soin de ne pas peiner son épouse, car elle a la larme facile » (Traité Baba Batra, p. 59/a). Et parce que les portes célestes des larmes ne sont jamais closes, il faut éviter à tout prix que ces larmes de chagrin ne causent des dégâts irréversibles.

 

Des études scientifiques à faire pleurer

De son côté, la science moderne a fini par se rendre à cette même évidence. Selon une étude menée par Pr Ad Vingerhoets, psychologue clinicien américain et considéré comme un chercheur de pointe en matière de larmes (si si, ça existe), les femmes pleurent de 30 à 64 fois par an contre 6 à 17 fois seulement pour les hommes. (Bien entendu, ces statistiques reposent principalement sur des comptes rendus autonomes, ce qui fait que certains « machos » ont peut-être sous-estimé leur fréquence de pleurs. Mais ça, c’est une autre histoire.)

Cette différence se retrouve également en termes d’intensité des pleurs. À en croire une étude menée par la société allemande d’ophtalmologie, une session de pleurs dure en moyenne 6 minutes pour une femme alors qu’un homme s’empresse de sécher ses larmes déjà au bout de 2 à 4 minutes.

Enfin, il s’avère que 65% des pleurs féminins ne tardent pas à virer aux sanglots, contre seulement 6% de leurs corollaires masculins. Ce qui leur confère un caractère plus dramatique et susceptible de fendre le cœur. Ou, comme le diront certaines, si déjà je pleure, au moins que cela serve à quelque chose.

 

Vos larmes sous le microscope

Reste à déterminer la raison de ce phénomène. Évidemment, les scientifiques ont leur réponse toute prête : « Les femmes sont biologiquement conçues pour verser plus de larmes que les hommes. Au microscope, les cellules d’une glande lacrymale de femme ont un aspect différent de celles des hommes. De plus, le conduit lacrymal masculin est plus large que le féminin, donc si un homme et une femme versent une larme en même temps, les larmes des femmes arriveront plus rapidement sur leurs joues. » (Wall Street Journal) Mais cette explication, d’un pragmatisme décevant, est loin de rendre justice à la profondeur réelle de nos pleurs. Cette fois encore, il ne nous reste plus qu’à nous tourner vers la Paracha de la semaine pour tenter de cerner le phénomène des larmes féminines sous un regard bien plus riche et pénétrant.

 

Les « yeux humides » de Léa

Dans la section de Vayétsé, la Torah nous présente les deux futures matriarches qui fonderont ensemble le peuple d’Israël ; l’aînée s’appelle Léa, la cadette Ra’hel. Si on a tendance à s’attarder sur les différences qui les distinguent, on oublie parfois de souligner leur dénominateur commun ; le fait qu’elles avaient toutes deux découvert – et surtout mis à profit – le pouvoir transformateur des pleurs féminins.

Pour commencer, le lien que Léa entretient avec les larmes est presque intrinsèque. En effet, la seule et unique description physique que la Torah nous livre d’elle, porte sur ses « yeux humides » (Béréchit 29, 17). Et Rachi de nous en préciser l’origine : « Parce qu’elle se croyait destinée à Essav et elle en pleurait. Tout le monde disait : « Rivka a deux fils, et Lavan deux filles. L’aînée sera pour l’aîné, et la cadette pour le cadet » (d’après Béréchit Rabba, 70, 16).

Certes, si vous avez étudié ce passage en maternelle ou en primaire, vous en avez peut-être gardé l’impression un peu déprimante d’une jeune fille perpétuellement en pleurs qui se résigne à un sordide destin ; celui d’épouser le bandit de grand chemin qu’est Essav.

Mais ce que l’on découvre en relisant ce passage avec des yeux d’adulte, c’est que les pleurs de Léa n’avaient rien de fataliste. Loin de là. Comme nous le révèle la suite de ce Midrach, ils étaient doublés d’une prière poignante : « Léa pleurait et disait : Puisse être Ta volonté que je n’unisse pas mon destin à celui d’Essav » (ibid.)

 

L’aînée pour le cadet

Les commentateurs nous expliquent que la rumeur prétendant que « l’aînée sera pour l’aîné, et la cadette pour le cadet » était bel et bien fondée. Mais elle ne représentait pas pour autant un pis-aller pour Léa. Car avec son pouvoir spirituel, Léa aurait pu canaliser le mal d’Essav et le transformer en un pilier de bonté.

Toutefois, Léa nourrissait des ambitions spirituelles bien plus grandioses. Elle désirait ardemment unir son destin à celui de l’homme de vérité et devenir, par la même occasion, la matrice du peuple juif. Et ce fut grâce à ses pleurs qu’elle obtint gain de cause ; les larmes qu’elle versa tout au long de sa jeunesse réussirent l’exploit de bouleverser le Plan Céleste magistral. Attentif à sa douleur, le Tout-Puissant divorça son destin de celui d’Essav. Pour le sceller, éternellement, à celui de Yaacov.

 

« Que tes yeux cessent de pleurer »

À l’instar de sa sœur aînée, Ra’hel exploita le pouvoir des pleurs féminins pour assurer la délivrance ultime de ses enfants. Des pleurs dont le prophète Jérémie se fait l’écho dans les célèbres versets : « Une voix retentit dans Rama, une voix plaintive, d’amers sanglots. C’est Rachel qui pleure ses enfants, qui ne veut pas se laisser consoler de ses fils perdus ! » Le Midrach nous révèle que lorsque les enfants d’Israël furent exilés de leur terre, les patriarches implorèrent tour à tour l’Éternel d’annuler ce terrible décret. Mais leurs arguments furent systématiquement refoulés. C’est alors que Ra’hel s’extirpa de son repos éternel, pour plaider la cause de ses enfants. Éclatant en amers sanglots, elle rappela son attitude envers sa sœur aînée, devant laquelle elle s’est effacée pour ne pas l’humilier. Et seules ses larmes parvinrent à désarmer le courroux divin. Bientôt, ce fut au tour de l’Éternel de la supplier : « Que ta voix cesse de gémir et tes yeux de pleurer, car il y aura une compensation à tes efforts, dit l’Eternel, ils reviendront du pays de l’ennemi. Oui, il y a de l’espoir pour ton avenir, dit le Seigneur, tes enfants reviendront sur leur territoire » (Jérémie 31, 14-16). Des pleurs salvateurs.

Pleurons un bon coup !

En conclusion, pourquoi les femmes pleurent-elles davantage que les hommes ? Eh bien tout dépend à qui vous posez la question. Pour les chercheurs des Larmes, la faute est à ce conduit lacrymal, trop étroit pour endiguer nos torrents d’émotions. Pour le judaïsme, on est plutôt d’avis que les larmes féminines disposent d’un pouvoir insoupçonné, à l’instar de celles de nos matriarches Léa et Ra’hel. Ce serait la raison pour laquelle le Tout-Puissant nous a accordé jusqu’à 30 à 64 occasions annuelles de transformer notre destin. Tout comme celui de tous les êtres qui nous sont chers.

Et si ces occasions ne nous suffisent pas à changer notre vie en mieux, n’hésitons surtout pas à faire démentir ces statistiques. Pleurons un bon coup, tout ira beaucoup mieux après !

Ora Marhely