12 Kislev 5781‎ | 28 novembre 2020

Le succès des institutions Lev vient de leur message : « Venez comme vous êtes. Nous ne jugeons personne ! »

Dialogue à bâtons rompus avec le rav Elie Lemmel, fondateur des institutions Lev et se son fils rav Avraham, guide de la communauté de Newe Tzedek à Tel Aviv.

A l’approche de Roch Hachana nous avons voulu tenter de décrypter le succès rencontré ces dernières années par les Institutions Lev en France (avec le rav Elie Lemmel)  mais surtout en Israël avec son fils le jeune rav Avraham Lemmel. C’est ainsi qu’est né cet entretien croisé qui en dit long sur l’action des institutions et sur la richesse du lien qui unit Elie et Avraham Lemmel. Interview croisée. 

 

 Haguesher: Rav Elie Lemmel, comment définiriez-vous les changements intervenus dans la communauté juive de France au cours des cinq dernières années ?

Rav Elie Lemmel : Après les attentats de Toulouse et de l’Hypercasher nous avons ressenti que les priorités des Juifs de France étaient en train de changer. Personnellement, je dirais que la communauté s’est fragmentée. Aujourd’hui, on ne ressent plus d’éléments fédérateurs. Les Juifs pratiquants ont de plus en plus tendance à se « réfugier » dans leur communauté respective avec leur maître. Il y a une dimension de repli. Je perçois également un plus profond cloisonnement que par le passé. Aujourd’hui on se définit comme orthodoxe, comme consistorial, comme conservative ou libéral et celui qui est dans l’une des catégories ne peut pas être dans l’autre. Ce catalogage, qui n’existait pas avant, m’inquiète. Je pense que c’est la conséquence des discours de ceux qui prétendent que la Vérité est chez eux mais sûrement pas chez les autres. Ce dénigrement de celui qui ne pense pas comme nous, me gêne profondément. Je regrette par exemple que le monde de l’orthodoxie soit défini comme celui de la fermeture. C’est un qualificatif gonflé de préjugés et c’est souvent le résultat nocif des réseaux sociaux. Il y a un an, le grand rabbin Sitruk zatsal nous quittait. Il a eu durant toute sa carrière un rôle fédérateur dans la communauté et son absence se fait cruellement ressentir également sur ce point.

 

-Pensez-vous que l’alya de dizaines de milliers de Juifs de France, ces dernières années, ait affaibli la structure communautaire ?

-Non je ne pense pas que cette alya massive ait affecté la communauté. Elle pose des difficultés car les écoles juives accueillent moins d’élèves et que souvent ce sont les piliers communautaires qui sont montés en Israël. Mais la communauté reste vivace. Je sais qu’il y a, parmi les olim de France, certains qui sont partis à cause de l’insécurité qui règne en France mais je pense que ce n’est pas une raison suffisante pour faire la alya. Monter en Israël doit être une démarche d’espoir, pas une fuite en avant. Car ceux qui sont inquiets en France le seront aussi en Israël.

-Mais est-ce que ce qui s’est passé en France, ces derniers années, a rapproché plus de Juifs éloignés vers le noyau communautaire ou bien au contraire cela en a fait fuir beaucoup vers l’assimilation ?

-Il y a dans la communauté en petit noyau ‘harédi, une proportion bien plus importante de religieux, de nombreux traditionalistes et beaucoup, plus qu’on ne l’imagine, qui sont déconnectés de leur judaïsme. Et c’est vers ceux-là qu’il y a un énorme travail à faire. Mais malheureusement, les événements ne les ont pas rapprochés de la communauté. Cependant et pour être plus optimiste, nous sommes témoins d’une belle dynamique au sein de la jeunesse juive de France !

-Alors justement vous me tendez la perche et je l’attrape : cette jeunesse s’intéresse à des projets comme la « Relev » que vous avez initiée. Comment selon vous doit-on s’y prendre pour lui faire passer un message de spiritualité ?

-Nous ne leur imposons rien. Nous leur proposons. Nous réfléchissons à des projets pour eux. Nous sommes dans une réflexion de « services ».

-Quel message adressez-vous aux candidats à la alya que vous rencontrez en France ?

-Le premier message est que nous disposons à Lev d’une structure en Israël. Cela s’inscrit dans notre finalité. Les candidats à la alya qui nous connaissent et fréquentent nos activités doivent savoir que parallèlement aux changements qu’ils vont connaître, il y aura cette forme de continuité sur le plan spirituel et c’est important. Le second point c’est le fait que nous ayons réussi à persuader les candidats à la alya de se focaliser sur les questions essentielles qui les accompagneront durant leur intégration : l’intégration professionnelle, le choix d’une ville où résider et l’éducation des enfants. Notre souci est d’éviter qu’ils ne soient déçus.

-Comment abordez-vous la problématique de l’éducation en Israël ?

-Les olim comprennent que sur le plan éducatif ils vont être confrontés à une problématique différente de celle qu’ils ont connue en France. Par exemple : leurs enfants pourront avoir tendance à vouloir devenir plus Israéliens et peut être moins Juifs. Donc les olim vont devoir entamer une démarche identitaire conséquente.

======- Est-ce que l’installation de Lev Israël a modifié votre perception de ce qui se passe en Israël ?

-Non cela n’a rien changé. Je n’ai jamais encouragé ou découragé des Juifs de France à faire leur alya. Lev Israël a pour objectif de faire en sorte que tous les Juifs de France qui font leur alya restent en Israël et pour qu’ils restent, nous sommes persuadés qu’il faut créer des communautés car c’est l’une des clés de l’intégration. L’autre objectif, c’est de veiller à ce que les olim restent au moins aussi juifs en particulier dans la pratique des mitsvot, qu’ils ne l’étaient en France.

-Rav Avraham Lemmel, partagez-vous l’approche de votre père ?

-Je dirais pour répondre à cette question que Lev Israël est totalement en phase avec Lev France. Evidemment, il a un travail de synergie extraordinaire. Nous avons construit un pont entre Paris à Jérusalem. C’est un pont de compréhension. De par notre présence en Israël, de par mes discussions quotidiennes avec mon père, les deux Lev sont pleinement complémentaires. Résultat : nous avons fait venir quelques 300 jeunes en Israël par an dans diverses structures !

-Quelles sont les priorités des olim de France que vous rencontrez à Tel Aviv aujourd’hui ?

– Pour moi, il y a un point fondamental qui préoccupe la jeunesse aujourd’hui et ce point c’est la question identitaire. La création par les olim de France, de ces petites communautés réparties à travers tout le pays, et en particulier à Tel Aviv, confirme cette problématique identitaire et vise à combler ce vide identitaire. Notre devoir est d’accompagner cette évolution au sein de la communauté. Pour ce qui est des attentes envers l’Etat d’Israël, même si l’on se prépare correctement à la alya, il y aura toujours des impondérables. Et personne ne pourra s’empêcher de faire la comparaison entre la vie en France et la situation en Israël. Bien sûr, les enjeux ne sont pas les mêmes mais la comparaison se fait.

-Lorsqu’un étudiant olé se tourne vers vous, qu’elle est sa problématique principale ?

-Je ressens souvent chez les olim, l’absence cruelle de repères. En France, ces repères existaient en dépit des difficultés et de l’insécurité qui règne depuis plusieurs années : il était facile de trouver un cours de Torah, on savait comment rentrer le soir, etc. En Israël, les repères sont totalement différents et notre mission est donc d’accompagner ce nouvel immigrant dans sa quête de repères identitaires. Et l’une des préoccupations majeures de ces olim c’est de ne pas être seul ; c’est de former un groupe afin de pouvoir partager ses questionnements, ses réflexions, ses appréhensions dans cette nouvelle vie. Nous essayons à Lev Israël de former ces groupes de manière à ce qu’ils soient les plus efficaces possibles.

– Pourquoi avez-vous choisi de vous installer à Neve Tsedek ? Y avait-il une intention particulière ?

-Elie Lemmel : Nous ne connaissions rien à Tel Aviv ! Nous y sommes allés parce qu’il y avait une demande et un besoin. C’est notre philosophie. Nous voulions permettre à des olim de France de se retrouver entre eux, de vivre leur judaïsme en toute plénitude à Tel Aviv et c’est ce que nous avons fait. C’est d’ailleurs pour cela que nous avons créé la Maison de la Famille qui existe en France et en Israël et qui propose une sorte d’école des Parents. Il y avait un manque. Nous avons tenté de le combler.

-A.L. : Je dois souligner que j’ai eu l’occasion de faire mes armes, si je puis m’exprimer ainsi à Hertzlya où l’on m’avait sollicité pour diriger une communauté. J’ai beaucoup appris à Hertzlya sur les aspirations des olim, sur leurs attentes. Si nous avons décidé d’aller à Neve Tsedek, c’est parce que nous avons entendu qu’il y avait là-bas un réel besoin. Et un jour, l’un des olim m’a dit : « Avraham il faut que vous restiez ici ». Et j’ai alors eu la chance de rencontrer un homme fantastique, Elie Benacom qui s’est investi, corps, âme, temps pour développer le projet et enfin j’ai eu la confiance absolue de mon père qui, à la fois m’a guidé mais m’a aussi laissé prendre mes responsabilités. Et aujourd’hui Lev Israel compte plusieurs communautés comme celle de la place Rabin, ou encore celle de Florentine qui est la nouvelle venue…

-Et quel est la spécificité de ces communautés ?

-A.L. C’est d’offrir aux olim une structure communautaire telle qu’ils la connaissaient en France et telle qu’ils ne l’ont pas retrouvée en Israël. Le second point : proposer aux gens en Israël des expériences dans le domaine de l’étude qu’ils n’ont pas eu l’occasion de vivre en France. J’ai pu remarquer que certaines personnes qui venaient nous voir, n’avaient pas connu en France le monde de l’Etude et une fois en Israël aspiraient à le découvrir même partiellement.

-E.L. : le message est simple et nous le répétons régulièrement: « Venez comme vous êtes. Nous vous acceptons tels que vous êtes. Nous ne sommes pas les gendarmes du Bon D.ieu ».Nous essayons d’être professionnels et de fournir des prestations de qualité. La Torah doit être belle, propre, agréable et sympathique. Cela fait partie de nos préoccupations éducatives. Nous voulons qu’en sortant, on puisse dire : « C’était bien ». Je dois souligner que je suis très admiratif de ce que mon fils fait à Neve Tzedek et ailleurs. Il a une analyse que je n’ai pas sur certains problèmes et c’est très enrichissant pour moi de dialoguer avec lui. Notre problème est que nous sommes toujours en ébullition. Lorsque nous parvenons à réussir dans un domaine, nous en développons un autre. Nous ne nous laissons pas séduire et griser par le succès. Nous sommes plutôt dans le mode de créativité permanente

A.L. : Je prends souvent conseil auprès de mon père. Je tire profit de son expérience et je puise chez lui la force de m’investir en faveur du peuple juif. Mais je ne suis pas le seul. C’est notre défi à chacun de nous. Lorsqu’un juif s’efforce dans un domaine, il peut épauler d’autres juifs dans de multiples secteurs.

E.L. : Je partage pleinement cette approche : il est évident que certains auront plus de capacités que d’autres mais chacun doit faire sa hichtadlout, son effort personnel. Il est du devoir de chacun de se préoccuper du sort de son prochain. C’est sa responsabilité. Pour nous, il n’y a pas ceux qui s’occupent et ceux qui restent sur la touche. Tour le monde doit mettre la main à la pâte. A Lev, il n’y a a pas d’assistés.

 

-Mais quelles sont les objectifs à long terme de votre action ?

A.L. : Faire en sorte que le peuple juif puisse conserver son cachet d’exception et qu’il se distingue à la fois dans la Torah mais également dans d’autres secteurs. Nous sommes tous les soldats de D.ieu et nous devons nous comporter en tant que tels. Lorsque le rabbi de Loubavitch parle du Am Israël comme des Tsivot Hachem, des armées de D.ieu, il veut dire avant tout que chacun d’entre nous a une responsabilité spécifique pour laquelle il doit se… « mobiliser ». Et c’est ce que nous faisons à Lev Israël. Et c’est ce que nous allons continuer à faire avec l’ouverture d’un centre pour les jeunes filles dans le centre de Jérusalem, avec la maison de la Famille et d’autres encore.

E.L. : Il faut que nous soyons capables d’unir nos efforts avec d’autres structures même si nous ne nous retrouvons pas à 100 % dans leur idéologie. C’est le propre de ceux qui veulent travailler efficacement sur le terrain et il faut savoir qu’il y a dans l’accompagnement des olim de France des nouveaux venus, du travail pour tout le monde. Il n’y a pas de concurrence, seulement de la complémentarité et de la synergie. Il est vrai que parfois nous avons un peu d’orgueil de ce que nous avons réalisé. Mais finalement nous ne devons jamais oublier que nous travaillons tous pour le même « Boss » !

-Combien y a-t-il de familles dans la communauté de Neve Tzedek aujourd’hui ?

A.L.: Si l’on prend un chabbat « classique » nous sommes entre 150 et 200 personnes. Et ce ne sont pas toujours les mêmes personnes. Je me souviens que mon père m’avait dit qu’il faudrait trois ans pour avoir un retour conséquent. Nous en avons eu en trois mois.

-Comment expliquez-vous ce succès?

A.L. : Je pense que je le dois à l’enseignement que j’ai reçu de mes parents et de mes grands-parents qui m’ont toujours dit qu’il fallait respecter mes interlocuteurs, ceux qui viennent écouter un cours ou un dvar torah. Ils m’ont toujours dit qu’il fallait transmettre un message avec sérieux, précision, en s’exprimant correctement. Nous ne voulons pas être dans le « bas de gamme » en matière d’enseignement de la Torah mais au contraire nous voulons tirer les gens vers le haut : la Torah est belle. Il est de notre devoir de refléter sa beauté et son génie.

-Nous sommes à la veille de Roch Hachana. Quels bilans et quelles perspectives dressez-vous ?

E.L. : Lorsqu’on parle de bilan je pense avant tout aux personnes que nous n’avons pas pu atteindre. Mais je suis aussi heureux de voir celles que nous avons réussi à rapprocher. Et je suis admiratif du parcours de nos cadres et de leur dévouement pour l’action de Lev en France et en Israël. Quant aux perspectives, l’une des principales sera de consolider ce qui a été réalisé en Israël et en France, ce sera de développer plus encore la Relev. D’ailleurs nous avons restructuré la synagogue de la Rue Cadet et elle abritera une partie de nos activités estudiantines. Et notre défi sera de trouver, toujours, des personnes compétentes pour former des cadres.

A.L. : Pour ma part, c’est déjà une grande responsabilité de gérer convenablement ce que nous avons créé et d’être à la hauteur des aspirations de ceux qui ont investi en nous de diverses manières et qui nous ont fait confiance. Pour ce qui est des projets je les rassemblerais en un seul mot : construction. Nous voulons continuer à construire dans tous les sens du terme et aller de l’avant en tirant les leçons de notre expérience qui s’enrichit de jour en jour.

-Rav Elie Lemmel et rav Avraham Lemmel merci d’avoir répondu à nos questions et Chana Tova

E.L. et A.L. : Chana Tova à vous et a tous les lecteurs d’Haguesher