22 Tishri 5782‎ | 28 septembre 2021

Le chofar – un « réveil » pour l’âme

Une nouvelle année est déjà à notre porte. Celle qui se termine à présent semble s’être écoulée en un clin d’œil, nous paraissant comme un rêve dont le souvenir commence déjà à s’estomper. Or, c’est peut-être là le message principal de Roch Hachana : s’arracher à la torpeur, sortir des douces illusions dans lesquelles nous nous laissons bercer…

 

Parmi les riches enseignements que nous livre le roi Chlomo dans Kohélet, nous trouvons notamment cette allégorie : « Il y avait une petite ville, dont les habitants étaient peu nombreux. Un roi puissant marcha contre elle, il l’investit et éleva autour d’elle de hautes tourelles. Mais il se trouvait dans cette ville un pauvre homme, doué de sagesse : c’est lui qui sauva la ville par son intelligence. Cependant, personne ne se soucia plus de ce pauvre homme… » (9, 14-15).

Selon le Talmud (Nédarim 32/b), cette parabole fait référence à une situation bien plus courante qu’elle n’y paraît, une situation à laquelle chaque individu est confronté quotidiennement. La « petite ville », affirment nos Sages, n’est autre que le corps humain, et ses « habitants peu nombreux » sont ses différents organes. Le roi venu l’envahir fait allusion au mauvais penchant, dont les « hautes tourelles » sont les péchés et les écueils avec lesquels il agresse l’individu et tente de le faire chuter. Or, il y a dans cette citadelle un « pauvre homme » – pourtant doué d’une sagesse remarquable : il s’agit du bon penchant, qui triomphe de son adversaire grâce au repentir qu’il suscite dans le cœur de l’homme, et grâce aux bonnes actions qu’il lui fait accomplir. Pourtant, conclut le roi Chlomo, en dépit de sa contribution remarquable, personne ne se souvient de lui au moment où le mauvais penchant revient à la charge…

Un paysan dans la métropole

Pour qu’une parabole mérite son nom, l’idée à laquelle elle fait référence doit être cohérente et en parfaite adéquation avec son récit allégorique. On est donc en droit de se demander : comment ce modeste sage, lui-même enfermé dans la ville assiégée, parvient-il par sa seule sagesse à repousser les agressions du puissant monarque ? Et comment cette idée se retrouve-t-elle dans la confrontation entre bon et mauvais penchants ?

Pour expliquer le sens de cette parabole, Rav Leib ‘Hasman fait lui-même appelle… à une remarquable parabole. La scène se déroule dans les tout débuts du XXe siècle, lorsque l’usage de l’électricité commence à se répandre dans les grandes métropoles, mais demeure encore inconnu dans les zones rurales. Un modeste villageois, à la curiosité attisée par les fabuleux récits relatés au sujet des « grandes villes », décide un beau jour d’entreprendre le voyage jusqu’à une grosse bourgade, à quelques heures de charrette de chez lui.

Arrivé sur place, il est proprement happé par le tourbillon de vie qui anime les rues effervescentes. Au milieu des vastes artères bondées de passants, entièrement éclairées par des lampes fonctionnant sans mèche ni mazout, il reste abasourdi devant les immenses immeubles semblant grignoter le ciel, devant les calèches roulant sans chevaux et les imposants magasins qui ne désemplissent jamais. Plusieurs heures durant, notre homme déambule dans les rues, émerveillé par des découvertes dont il ne pouvait pas même imaginer l’existence, s’efforçant de mémoriser chaque détail de ce qu’il découvre pour pouvoir le raconter au village. Mais à la réflexion, il réalise soudain que ce ne sera pas une tâche si facile : ses récits paraîtront si rocambolesques à ses amis du village, qu’ils ne manqueront pas de mettre sa parole en doute, voire de le considérer comme un fabulateur.

Il lui faut donc une preuve. Notre ami entre dans une boutique et demande au vendeur un objet qui pourrait en mettre « plein la vue » aux gens du village. Le vendeur, qui comprend bien vite à qui il a affaire, prend cette expression à la lettre : il lui présente un objet cylindrique doté d’un bouton à son extrémité. « Appuyez donc sur le bouton », suggère-t-il à son candide visiteur. Et la lumière fut… Ô miracle ! « Nous appelons cela une torche électrique », conclut le marchand non sans fierté. Émerveillé par la découverte, le villageois en paye le prix, il enfouit la lampe dans sa plus profonde poche et reprend sa promenade, certain de connaître à présent tout ce que la modernité peut offrir.

Mais au coin d’une rue, il réalise qu’il n’est pas au bout de ses surprises. Sur la façade d’un immeuble, une large affiche annonce qu’une « projection » sur les merveilles de la nature commencera dans les prochaines dix minutes. Qu’est-ce donc qu’une « projection » ? « Entrez monsieur, vous ne serez pas déçu ! », l’encourage le caissier. Notre homme s’installe confortablement dans un fauteuil de la vaste salle et attend patiemment de découvrir cette énième merveille. Soudain, les lumières s’éteignent et, dans l’obscurité la plus complète, le son de tambours et trompettes semble jaillir des murs. Sur le large écran qui recouvre le mur principal, des images animées, aussi vraies que nature, commence à défiler sous ses yeux ébahis. Incroyable ! Le réalisme est tel qu’on se croirait au cœur de la jungle, entouré de bêtes sauvages, de lions et de tigres prêts à bondir sur leurs proies !

Le candide bonhomme a soudain un éclair de génie : si les images semblent aussi réelles dans l’obscurité, comme elles paraîtront encore plus vivantes si on les éclaire ! Il extrait sa torche électrique de sa poche, il vise le centre de l’écran et allume la lampe. Le faisceau de lumière transperce la salle… et rend le spectacle invisible. Tous les autres spectateurs se retournent en protestant : « Éteignez donc cette lumière, on ne voit plus rien ! » Se tournant vers son voisin, le pauvre s’excuse : « Je pensais qu’on verrait mieux ainsi… », et il s’entend alors répondre : « Voyez-vous, pour que ces images paraissent vraies, on doit être dans l’obscurité… »

« Éclairer » l’existence

Il en va de même pour le « roi puissant » qui assiège la « petite ville » : avec ses redoutables machines de guerre, il semble être capable de raser la commune et de n’y laisser aucun survivant. Mais dans la réalité, sa force est nulle, elle ne réside que dans la crainte qu’il inspire aux habitants, un sentiment qui repose uniquement sur « l’illusion » de sa puissance. Pour sauver la ville par son intelligence, l’homme pauvre et sage n’a donc nullement besoin de combattre de front les « armes de guerre » de son ennemi : il a compris que pour avoir raison de lui, il suffit de faire toute la lumière sur ses mensonges et ceux-ci s’évanouiront aussitôt en fumée.

Tel est le secret de ce bas monde, conclut rav ‘Hasman : pour y entretenir une illusion de jouissance et de bonheur, le mauvais penchant s’efforce de le maintenir dans l’obscurité… Mais dès que la lumière de la sagesse jaillit, l’illusion s’effondre et l’on se rend compte que ces prétendus bonheurs n’existaient tout bonnement pas. L’homme peut ainsi passer sa vie à poursuivre un mirage, qui s’éloigne de lui chaque fois qu’il s’en approche. Ainsi, lorsqu’il pense atteindre son « objectif » – celui qui lui paraît être le comble de la réussite – il se retrouve aussitôt à convoiter un autre objet de désir, sans jamais avoir le sentiment de satisfaction. Quelle est donc l’issue de ce cercle vicieux ? Simplement changer son regard sur ces plaisirs éphémères, en orientant vers eux la « lumière » de la sagesse. On réalisera alors que ces images qui paraissent pourtant si réelles ne sont que leurres et chimères.

Passer sa vie dans un rêve…

Après cette mise en perspective, nous pouvons à présent (re)lire les célèbres explications de Maïmonide sur les sonneries du chofar : « Celles-ci viennent comme nous adresser le message suivant : “Réveillez-vous de votre sommeil, vous qui dormez ! Sortez de votre torpeur, vous qui êtes endormis ! Examinez vos actions et repentez-vous ! Souvenez-vous de votre Créateur, vous qui troquez la vérité contre des futilités éphémères, qui vous égarez toute l’année après des vanités et des frivolités dépourvues d’intérêt…” »

Dans ces quelques lignes, le Rambam résume donc le sens de ces sonneries du chofar : elles sont à l’image d’un « réveil de l’âme » – une série de sons qui nous invitent à sortir de notre torpeur, du rêve dans lequel nous baignons candidement, de cette illusion que les apparences correspondent à la réalité… Car tel est bien le secret du mauvais penchant : sa stratégie consiste à nous « endormir » – à nous faire croire que les mirages de plaisir et de bonheur qu’il fait miroiter sous nos yeux sont réels.

Comment s’arrache-t-on à ce rêve ? D’après ce que nous avons vu, il s’avère que cela est à la fois extrêmement simple et tout aussi ardu : il suffit simplement d’« ouvrir les yeux » – au propre comme au figuré – de regarder la lumière de la sagesse et de se réveiller. Mais quel réveil ! Car cette prise de conscience exige d’opérer un travail en profondeur, permettant de percevoir l’inanité des apparences. Un renversement du regard sur la réalité qui, en théorie, peut se faire en un clin d’œil, mais qui correspond généralement au travail de toute une vie…