19 Av 5779‎ | 20 août 2019

Tartuffe

Entouré de ministres venant de Moav, Bilam voyageait sur son ânesse pour aller maudire les juifs. Après lui avoir administré des coups à trois reprises, le sinistre homme entend sa bête se mettre à parler : « D.ieu ouvrit la bouche de l’ânesse, et elle dit à Bilam : “Que t’ai-je fait pour que tu m’aies frappée déjà trois fois ? Bilam répondit à l’ânesse : “C’est parce que tu t’es moquée de moi ; si j’avais une épée dans la main, je te tuerais à l’instant.” L’ânesse dit à Bilam : “Ne suis-je pas ton ânesse, que tu as de tout temps monté jusqu’à ce jour ? Ai-je l’habitude de te faire ainsi ?” Et il répondit : “Non !” » (Bamidbar 22, 28-30).

Un secret divulgué

Un tel évènement ahurissant recèle de toute évidence un message extrême. Mais à première vue, les paroles de l’ânesse semblent être d’une banalité déconcertante. Cependant, elle dit : « Ai-je l’habitude de te faire ainsi ? » en usant de termes inhabituels : « Hahaskén Hiskanti », qui signifient un rapprochement charnel (Rois I 1, 4). Bien que Bilam se soit mis en valeur en imitant Avraham lorsqu’il attela son ânesse (Bamidbar 22, 21 et Rachi) – les hommes montant sans selles ne sont-ils pas des impies ? (Nida 14/a) – sa bête l’accuse de l’utiliser pour satisfaire son appétit charnel (Sanhedrin 105/b). Les pervers pratiquent ordinairement l’adultère, l’inceste ou d’autres types de dérives. Mais l’arrogance de ce magicien, prophète, consultant politique, poète et grand moralisateur, ne lui permet pas de prendre le risque que ses méfaits soient divulgués. N’est-il pas l’archétype de l’homme arrogant ? « Quiconque possède ces trois vices est un disciple de Bilam l’inique : l’œil malveillant, l’arrogance et l’impudence caractérisent les disciples de Bilam… » (Pirké Avot 5, 23). Il préfère alors jouir de son ânesse, car elle ne divulguera rien… Malheureusement pour lui, comme dit le roi Chlomo : « Ce que l’impie craint le rattrapera » (Michlé 10, 24), et en effet, elle ouvre sa bouche et se met à parler en public…

 Tout sera entendu à la fin…

Ce miracle fut prévu dès la création du monde : « Dix choses [miraculeuses] furent créées [à la fin des six jours de la création] à l’entrée du Chabbat… la bouche [parlante] de l’ânesse » (Pirké Avot 5). Ces six jours font référence aux six millénaires du monde actuel, où règne l’immoralité, et le Chabbat correspond au monde futur, où l’immoralité disparaîtra (Ramban Beréchit 2, 3). La révélation des méfaits et la dérision à laquelle seront alors exposés les mécréants provoqueront la disparition de l’immoralité. L’humanité reviendra alors à la moralité, comme l’annonce le roi Chlomo à la fin du livre Kohélét : « Tout sera entendu à la fin. Crains alors D.ieu et observe Ses commandements, c’est là ce que doit faire tout homme. Car D.ieu amènera toute œuvre en jugement, au sujet de tout ce qui est caché, bien ou mal. »

Dans l’histoire de Bilam, ce n’est pas uniquement l’ânesse qui fut appelée à témoigner, mais également le soleil et les nuages. Sur les conseils de Bilam l’impie, les filles de Moav incitèrent certains juifs à s’adonner à la débauche et à l’idolâtrie, et ceux-ci furent par la suite châtiés : « Assemble tous les chefs du peuple, et expose-les devant D.ieu en face du soleil, afin que la colère ardente de D.ieu se détourne d’Israël » (Bamidbar 25, 4). « Les gens furent positionnés en face du soleil pour identifier les fauteurs ; les nuages se plièrent et laissèrent passer ses rayons qui éclairent leurs visages » (Rachi au nom du Midrach Tan’houma). Ces hommes crurent échapper au jugement faute de témoins, mais le soleil se mua en témoin et les rattrapa…

Quant à Jérémie, il se plaint amèrement de l’immoralité des faux prophètes de sa génération : « Sur les prophètes, mon cœur est brisé en moi, tous mes os tremblent ; je suis comme un homme ivre… à cause de D.ieu, à cause de Ses paroles saintes… Car le pays est rempli d’adultère… prophètes et sacrificateurs sont corrompus… » (Yirmiya 23, 9-28). De nos jours encore, certains assassinent, prétendant suivre une personne qu’ils considèrent comme un prophète. Mais dans les temps futurs, les charlatans ne réussiront plus à tromper le peuple : « En ce jour-là, les prophètes rougiront de leurs visions quand ils prophétiseront, et ils ne revêtiront plus un manteau de poils pour mentir » (Zékharya 13, 4).

Etre soi-même

Dans cet ordre d’idées, connaître beaucoup de textes ne justifie pas forcement le titre de « sage » : « Celui qui connaît beaucoup de textes [talmudiques] sans en avoir approfondi le sens n’est qu’un magicien et prestidigitateur » (Sota 22/a). Il en va de même pour la sota : cette femme, qui n’a pas tenu compte de l’avertissement de son mari de ne pas s’isoler avec un certain individu, se fait retirer son couvre-chef par un Cohen au beau milieu du Temple, parce qu’elle avait tenté de masquer son dévergondage avec son couvre-chef. En fait, le Talmud nous met en garde face à tous les faux pharisiens, qui ne sont rien mois que des tartuffes (Sota 22/b).

Celui qui ne se comporte pas ordinairement avec piété, n’a pas le droit de renvoyer une telle image de lui-même ; le Talmud appelle ce comportement mé’hzé kéyouraha. En effet, les gens pourraient considérer un tel homme comme une référence, sans qu’il en soit digne. Voici une anecdote : Yéhochoua a partagé le pays en imposant comme condition que tout  propriétaire tolère le fait que les passent foulent son champ au bord d’une route, si celle-ci est déformée. Deux sages virent l’un de leurs jeunes élèves avancer sur la route, en faisant des acrobaties pour éviter de piétiner un terrain privé. L’un d’eux l’aurait bien mis en quarantaine pour son impertinence, s’il n’avait pas reçu le témoignage que l’élève en question était connu pour son intégrité absolue (Baba Kama 81/b).

Revenons à Bilam. Il haïssait le peuple juif et cherchait son mal. Grand philosophe et poète de son temps, sa haine ne provenait pas d’une intelligence objective, mais était plutôt le fruit de son extrême immoralité, et de sa jalousie à l’égard d’un peuple qui lui était de loin supérieur. Un jour, les masques tomberont et l’immoralité des « disciples de Bilam », les antisémites de tous bords, seront dévoilés au monde et la honte couvrira leur visage.