15 Sivan 5779‎ | 18 juin 2019

Les honneurs dans l’horreur

 

Chlomo Messica

 

 

Lorsque Balak envoie une première délégation solliciter les services de Bilam, il lui formule la demande suivante : « À présent, viens donc maudire [ara] pour moi ce peuple, car il est plus puissant que moi ! » (Bamidbar 22, 6). Mais lorsque Bilam s’adresse à D.ieu et Lui « fait part » de la demande de Balak, il en modifie légèrement les termes : « Balak roi de Moav m’envoie dire (…) : “À présent, viens le maudire [qava] pour moi…” » (ibid. v. 11). Chacun d’eux parle bel et bien de « maudire » Israël, mais en utilisant deux synonymes – ara ou qava. Rachi (sur le v. 11) relève déjà cette singularité et explique qu’il existe une nuance entre ces deux termes, puisque qava évoque une malédiction plus explicite et donc bien plus puissante.

Or, après avoir essuyé un premier refus de la part du sinistre prophète, Balak lui envoie une deuxième délégation à laquelle il fait dire : « Viens donc maudire [qava] pour moi ce peuple ! » (v. 17). Comment se fait-il qu’il utilise à présent une expression plus violente, celle-là même que Bilam avait évoquée ? En outre, pourquoi Balak avait-il initialement parlé d’une malédiction plus « bénigne » ? Aurait-il éprouvé quelque remords à s’en prendre à Israël ?

 Quelle malédiction prononcer ?

En apprenant les victoires d’Israël sur ses ennemis, Balak, le roi de Moav, comprit bien vite qu’il n’aurait aucune chance de vaincre « ce peuple sorti d’Égypte ». C’est la raison pour laquelle il se tourna vers Bilam, afin que par ses malédictions, celui-ci « rééquilibre » la donne. Toutefois, Balak n’avait pas pour autant renoncé à ses ambitions belliqueuses : en chef de guerre, il ne voulait surtout pas que Bilam puisse s’attribuer la victoire et se glorifier d’avoir eu raison d’Israël. C’est la raison pour laquelle il lui a demandé : « Viens donc maudire [ara] pour moi ce peuple » – il voulait seulement que la malédiction affaiblisse le peuple hébreu, suffisamment pour ses troupes puissent le vaincre…

Mais c’était sans compter la soif d’honneur qui animait Bilam. Pas moins que son interlocuteur moabite, il désirait lui aussi s’attribuer la gloire d’avoir vaincu Israël. Aussi, lorsqu’il rendit compte à D.ieu de la demande de Balak, il prit bien soin d’utiliser le verbe qava. En effet, s’il avait accepté cette mission, son intention n’aurait pas été seulement d’affaiblir le peuple juif, mais de l’anéantir du tout au tout par la seule force de sa parole, afin que tout le triomphe lui revienne !

Après que Bilam eut annoncé aux émissaires que D.ieu lui interdisait de les suivre, le roi moabite comprit que le vil prophète espérait recevoir de plus grands honneurs de sa part (cf. Rachi 22, 13). En filigrane, l’enjeu était précisément celui que nous venons de souligner : Balak comme Bilam briguaient l’honneur d’être le vainqueur d’Israël, et aucun d’eux n’était prêt à céder cette gloire à l’autre. Aussi, lorsque les émissaires revinrent vers leur roi et lui annoncèrent le refus de Bilam, Balak comprit qu’il n’obtiendrait les services maléfiques du prophète qu’en renonçant à ces honneurs… pour le moins méprisables.

En lui envoyant un nouveau groupe d’émissaires « plus nombreux et plus importants que les premiers », Balak choisit donc très prudemment ses mots, et formula à présent sa demande ainsi : « « Viens donc maudire [qava] pour moi ce peuple ! » Cédant aux exigences et à la vanité de Bilam, il concéda à lui laisser « l’honneur » d’éradiquer Israël.

Ce que l’un comme l’autre ignorait, c’est qu’ils se disputaient des honneurs qu’ils ne récolteraient jamais, « car ce peuple est béni ! ».

(D’après Ktav Sofer)