19 Heshvan 5780‎ | 17 novembre 2019

Pourquoi Nétanyaou a osé fâcher le judaïsme américain en suspendant l’arrangement du kotel ?

Alors que les dirigeants du judaïsme réformiste et « conservative » américain étaient réunis à Jérusalem, le Premier Ministre les a stupéfaits en suspendant l’accord leur permettant de prier selon leurs habitudes sur l’esplanade du Kotel. Haguesher tente d’expliquer les motivations d’une décision qui suscite un très vif débat en Israël.

La décision du gouvernement israélien de suspendre la mise en application de l’accord permettant l’aménagement d’une esplanade « alternative » devant le Kotel à l’intention des fidèles des mouvements réformistes et « conservative » a totalement pris de cours la classe politique israélienne.

En effet, le Conseil des ministres ne devait à l’origine pas débattre de ce dossier « explosif ». Seule la Commission interministérielle des lois devait voter en faveur d’une mesure accordant au grand rabbinat d’Israël une exclusivité dans le traitement des dossiers de conversions, loi visant à contourner un décret de la très libérale Cour suprême israélienne qui avait autorisé chaque rabbin de ville à gérer lui-même les dossiers de conversion de sa circonscription. On ne sait donc pas vraiment pourquoi Binyamin Nétanyaou a décidé de précipiter les choses, et d’annoncer ce dimanche la suspension de l’accord du Kotel. Peut-être parce que les leaders du judaïsme américain non orthodoxe étaient précisément réunis ce jour-là à Jérusalem dans le cadre des travaux du conseil d’administration de l’Agence juive. Si c’est effectivement le cas, il s’agirait là d’un double camouflet infligé par le Premier ministre à ceux qui ont longtemps été ses alliés les plus proches. Mais au-delà, on peut avancer au moins deux explications à cette démarche :

– La première explication est d’ordre politico-religieux. C’est un fait incontestable : dans cette affaire, Binyamin Nétanyaou a cédé aux exigences des partis orthodoxes qui n’ont jamais véritablement reconnu cet arrangement. Il est vrai que le Grand Rabbin du Kotel et des Lieux saints, le rav Chmouel Rabinovits, avait cautionné du bout des lèvres cet arrangement lors de sa conclusion en janvier 2016. Il est vrai également que c’est un orthodoxe, l’ancien secrétaire général du gouvernement et actuel conseiller juridique, le Dr Avi’haï Mendelblit, qui avait rédigé cet accord. Et il est vrai, enfin, que dans un premier temps, certains responsables du monde ‘harédi avaient considéré cet accord comme un atout, puisqu’il permettait à la mouvance orthodoxe de conserver les pleins pouvoirs sur l’esplanade traditionnelle du Kotel, tout en repoussant loin des regards les militants réformistes et conservateurs. Mais ce qui avait été dans un premier temps toléré est devenu, peu à peu, insupportable, en particulier lorsque cet arrangement a été interprété par les mouvances réformistes-conservative américaines comme un acte de légitimation de leurs approches « religieuses ». Et cela, le monde orthodoxe ne pouvait le cautionner. C’est la raison pour laquelle les pressions des formations politiques telles que Chass, le Judaïsme Unifié de la Torah (Yahadout HaTorah) et même la partie plus « orthodoxe » du Foyer Juif (conduite par Ouri Ariel) se sont accentuées contre le Premier ministre, et que finalement, ce dernier a dû céder à leurs revendications.

– La seconde explication est, cette fois, d’ordre politico-diplomatique. L’accord conclu en janvier 2016 représentait pour Binyamin Nétanyaou une forme de dédommagement envers le judaïsme américain. En effet, quelques mois auparavant, le Premier ministre israélien avait provoqué une très vive tension au sein de la communauté juive en s’acharnant à vouloir présenter devant le Congrès américain les dangers d’un futur accord entre l’Iran et les puissances occidentales sur le nucléaire iranien, et en contournant le président Obama. Le Premier ministre avait alors pressé le judaïsme américain de le soutenir dans sa démarche. Certains leaders juifs américains avaient dû alors se positionner en faveur de Nétanyaou et contre leur président; d’autres s’étaient au contraire démarqués du positionnement anti-Obama prêché par le Premier ministre israélien. C’est donc pour tenter de se faire pardonner et d’apaiser les esprits dans ce judaïsme américain ébranlé que le Premier ministre avait lui-même accéléré la conclusion de cet arrangement. Aujourd’hui, la constellation est nettement différente. Depuis l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche, Binyamin Nétanyaou n’a plus le même besoin du judaïsme américain. Il a instauré un lien direct avec le président Trump et surtout, avec son trio de conseillers juifs : Jared Kushner, Jason Greenblatt et l’ambassadeur américain en Israël, David Friedman. Or, comme par hasard, ces trois conseillers appartiennent tous à la mouvance orthodoxe ou modern orthodox de ce Judaïsme américain. Voilà pourquoi Nétanyaou est aujourd’hui moins dépendant du judaïsme réformiste qui, tout en restant puissant et dominant, n’en demeure pas moins en perte de vitesse identitaire. Et voilà donc pourquoi, aujourd’hui, le Premier ministre accorde plus d’importance aux partis orthodoxes israéliens, qui détiennent entre leurs mains les clés de sa survie politique, qu’aux leaders juifs américains qui se « contentent » de verser des fonds substantiels à Jérusalem.

Apres avoir mesuré la colère très vive du judaïsme américain qui s’est traduite, entre autres, par l’annulation pure et simple, lundi, du dîner de gala du Conseil d’administration de l’Agence Juive dont l’invité d’honneur n’était autre que Mr Nétanyaou lui-même, l’entourage du Premier ministre tente de calmer les esprits. D’abord en rappelant que l’accord n’a pas été annulé mais seulement suspendu. Et ensuite en affirmant que l’objectif de Mr Nétanyaou est de trouver un accord qui pourrait satisfaire à la fois les orthodoxes et les réformés. Autrement dit, résoudre la quadrature du cercle…

Quant au monde orthodoxe, après avoir clamé sa victoire, il doit désormais s’attendre à ce que les réformistes américains fassent appel de cette décision devant une Cour Suprême qui d’ordinaire n’a pas tendance à lui donner satisfaction. Affaire à suivre…

Daniel Haïk