17 Kislev 5780‎ | 15 décembre 2019

Tous sont des saints !

 

Yonathan Bendennoune

 

La querelle suscitée par Kora’h est devenue le paradigme des « polémiques qui ne sont pas menées pour la gloire du Ciel » (Pirké Avot 5, 17) – à savoir les dissensions mesquines, où seuls les intérêts personnels sont visés…

 

Cette fameuse michna énonce la comparaison suivante : « Quelle controverse fut menée pour la gloire du Ciel ? Celle qui opposa Hillel et Chamaï. Et quelle controverse ne fut pas menée pour la gloire du Ciel ? Celle de Kora’h et de toute sa faction. » À la lecture de ces lignes, on ne manque pas de noter la rupture symétrique apparaissant dans l’énoncé. En effet, dans le premier exemple, ce sont les deux antagonistes qui sont cités – Hillel et Chamaï – alors que dans le second, seule une des parties est mentionnée : « Kora’h et sa faction ». Pourquoi n’est-il pas plus logiquement question de « Moché et Kora’h » ?

Des vêtements entièrement azur

Pour soulever le peuple contre Moché, Kora’h usa d’une rhétorique sournoise, destinée à semer le doute parmi ses contemporains. À cet effet, il a rassemblé deux cent cinquante chefs de Sanhédrin et les a revêtus d’habits entièrement colorés d’azur. Ces hommes se présentèrent alors devant Moché et lui demandèrent : « Doit-on attacher des tsitsit sur un talith intégralement azur ? » Moché répondit par l’affirmative : la couleur de l’habit ne le dispense pas d’être muni de tsitsit. Mais sa réponse suscita les sarcasmes de ses interlocuteurs : « Un seul fil d’azur suffit pour un habit confectionné d’une autre matière ; comment ce vêtement qui est totalement d’azur ne se suffirait-il pas à lui-même ?! » (Rachi au nom du Midrach Tan’houma).

Symboliquement, cet argument fait écho aux paroles de Kora’h citées dans le verset : « Dans la communauté, tous sont des saints, et l’Éternel est au milieu d’eux ! Pourquoi donc vous érigez-vous en chefs de l’assemblée de l’Éternel ?! » (Bamidbar 16, 3). En clair, la communauté juive n’est pas différente du talith dont s’étaient revêtus les comparses de Kora’h : si tous les hommes sont irréprochables, fidèles à D.ieu et aussi purs que l’azur, pourquoi faudrait-il que l’un d’eux se distingue et gouverne les autres ?

Le principe de hiérarchie

En vérité, la symbolique du talith va bien plus loin. Comme nous l’avons vu à la fin de la paracha précédente (supra 15, 37-41), les tsitsit sont destinés à nous rappeler constamment les commandements divins, et à grâce eux, à « Le voir » – c’est la Chékhina qui nous apparaît à travers le fil azur des tsitsit. D’ailleurs, si c’est précisément cette couleur qui est désignée pour cette mitsva, c’est parce qu’elle évoque à l’esprit la teinte de la mer, celle du ciel et ainsi, de fil en aiguille, elle rattache la pensée de l’homme au Trône de gloire (Ména’hot 42b). En clair, les tsitsit et le fil d’azur qu’on y attache nous invitent à garder constamment l’esprit rattaché au Créateur – dans l’esprit de : « J’ai continuellement l’Éternel face à moi » (Téhilim 16, 8). Ce précepte symbolise ainsi le lien entre les hommes et D.ieu – il est ce pont que chacun peut créer en son cœur, et par lequel il demeure en permanence attaché au Maître du monde.

Or, c’est précisément ce point que Kora’h a voulu mettre en évidence par sa sordide mise en scène. Son point de contestation ne résidait pas uniquement dans le fait que tous les hommes étaient égaux : il voulait remettre en cause le principe même d’une autorité s’exerçant au sein du peuple juif. De fait, la désignation de Moché en tant que « roi » et d’Aharon en qualité de « grand prêtre » a établi une hiérarchie bien claire parmi les enfants d’Israël. Dans cette échelle sociale, c’est en fonction de leur niveau spirituel et de leur attachement à D.ieu que les hommes s’élevaient. Or, aux yeux de Kora’h, cet état de fait impliquait également que ses rivaux s’étaient imposés comme des « intermédiaires » entre Lui et les hommes, comme s’ils monopolisaient l’accès au Créateur. Cette argumentation ressort clairement de ses propos, lorsqu’il insista sur le fait que « l’Éternel est au milieu » de l’assemblée, et qu’ils cherchaient à s’ériger en « chefs de l’assemblée de l’Éternel ». En soulignant à deux reprises le lien qui unissait déjà le peuple hébreu à D.ieu, Kora’h cherchait à démontrer que nul intermédiaire n’est nécessaire pour créer une relation entre les hommes et le Créateur.

Tel était le symbole qu’il a voulu marquer en revêtant ses acolytes d’un talith entièrement azur : de même qu’un talith entièrement coloré d’azur – et donc entièrement voué à la proximité à D.ieu – ne devrait pas requérir des franges de cette couleur, ainsi l’assemblée d’Israël pouvait bien se passer de chefs faisant office d’intercesseur entre elle et D.ieu !

Des sources d’inspiration

Mais en vérité, cette approche relève d’une vision erronée de cette hiérarchie, et surtout, elle trahit une méconnaissance du personnage de Moché.

Si Moché et Aharon – et leurs successeurs tout au long des siècles – possèdent une quelconque dignité au sein du peuple, c’était uniquement en tant que maîtres et sources d’inspiration. Le roi, les prêtres, les chefs de tribus et autres exilarques jouent uniquement le rôle de modèles pour le reste du peuple : ce sont eux qui montrent à leurs frères la voie conduisant au Ciel, et qui les encouragent à s’y engager, mais en aucun cas ils ne s’arrogent le rôle de « médiateurs » entre D.ieu et les hommes. Alors que Kora’h voyait dans ses adversaires des barrages l’empêchant de progresser, ceux-ci étaient au contraire des « tremplins » largement ouverts devant lui, l’invitant à les imiter et même à les dépasser.

Or, si Kora’h avait adressé de tels reproches à tout autre que Moché, ils auraient peut-être eu une certaine légitimité. Mais s’agissant de Moché – qui était « extrêmement humble, plus qu’aucun homme sur terre » (Bamidbar 12, 3) – de tels arguments étaient proprement un non-sens. Un homme aussi humble que lui ne pouvait concevoir de posséder la moindre supériorité sur ses semblables, et encore moins se considérer comme un intermédiaire entre D.ieu et les hommes. À ses yeux, lui-même est Aharon n’étaient rien : « Et nous, que sommes-nous ? » (Chémot 16, 7-8), comme il l’a de nouveau souligné à l’adresse de Kora’h : « Car Aharon, qu’est-il pour que vous récriminiez contre lui ?! » (Bamidbar 16, 11). Il était si effacé à ses propres yeux qu’il se considérait comme inexistant dans la relation entre ses frères et son Créateur. C’est pourquoi nos Sages parlent de cette polémique comme celle « de Kora’h et de toute sa faction » – en omettant le nom de Moché. Ce faisant, ils soulignent que celui-ci était comme « absent » de l’affaire : dans cette querelle, il n’y avait tout simplement pas deux parties en litige qui se seraient affrontées. Il n’y avait que Kora’h face à lui-même, Moché n’ayant jamais endossé le rôle que son antagoniste voulait lui prêter.

C’était donc là où, dans la démarche de Kora’h, le bât blessait : connaissant Moché, il aurait dû savoir que celui-ci n’avait aucune velléité de domination sur ses frères. S’il a malgré tout suscité cette rébellion, c’est la preuve formelle qu’il n’était pas animé d’une profonde ferveur spirituelle. Son unique motivation était la jalousie, parce qu’il n’avait pas été nommé chef de tribu à la place d’Elitsafan ben Ouziel. C’est cette jalousie qui l’a totalement aveuglé, et l’a empêché de voir que dans son mouvement de révolte, personne ne se dressait face à lui…