24 Sivan 5779‎ | 27 juin 2019

Le syndrome de la sauterelle

Vous êtes de celles qui voient immanquablement la moitié vide du verre ? De celles qui vivent persuadées que ce qui est susceptible de mal tourner tournera nécessairement mal ?

Le diagnostic de la paracha : vous souffrez du syndrome de la sauterelle.

 

 

Au royaume des Râleurs, l’optimiste est roi

Elle a mis un sacré bout de temps avant d’atteindre les moroses rivages de la Gaule. Mais depuis qu’elle y a débarqué, la pensée positive a le vent en poupe au royaume des Râleurs. Et s’il est des personnes que cet engouement fait sourire à pleines dents, ce sont, en premier lieu, les « gourous du bonheur » telles Florence Servan-Shreiber ou Christine Lewicki. Il faut avouer qu’avec des prestations pouvant s’envoler jusqu’à 10 000 euros par conférence, laquelle d’entre nous ne vanterait pas les mérites de l’optimisme avec une conviction contagieuse ?![1]

Le monde de l’édition juive n’est pas en reste avec l’incontournable ouvrage de la rabbanite Sarah Yossef, La pensée positive dans l’esprit du judaïsme, qui s’est rapidement hissé au rang de best-seller international. Et ce, à juste titre. Car à la différence des « manuels de bonheur » classiques, la méthode préconisée par la belle-fille du Rav Ovadia Yossef zatsal nous prouve que le think positive est loin d’être né de la dernière pluie. Bien au contraire, c’est un concept solidement ancré dans les sources juives. D’où l’importance d’être particulièrement attentive à ses messages.

Et s’il est un passage de la Torah qui résume à la perfection les tenants et les aboutissants de la pensée positive, ce serait, sans l’ombre d’un doute, la saga des explorateurs décrite dans la parachat Chela’h Lékha. Alors, prêtes pour l’expédition ?

 

Un reportage qui tourne mal

Tout journaliste qui se respecte sait qu’il ne doit « jamais confondre son métier avec celui du publicitaire ou du propagandiste ». C’est du moins ce que stipule le neuvième alinéa de la Charte de Munich, le code de déontologie du journalisme. Et si seulement les dix explorateurs avaient prêté attention à cette directive au moment de livrer leur funeste compte-rendu de la terre de Canaan aux enfants d’Israël, bien des sanglots stériles auraient été évités. Car la faute de ces « envoyés spéciaux », nous explique le rav Mordekhaï Kaminetsky, fut d’avoir transformé leur « reportage » en « tribune ». Autrement dit, au lieu de se contenter de rapporter « les faits, rien que les faits », les « correspondants » bibliques choisirent d’y mêler leur point de vue. Leur opinion. Leur interprétation. Ce faisant, ils faillirent au devoir de neutralité que supposait leur mission. Et le plus grave, c’est que par leur discours tendancieux, ils réussirent à saper le moral de tout un peuple.

 

Géants & sauterelles

Un exemple flagrant de cette subjectivité maligne réside dans la description qu’ils firent de certains Canaanites : « Nous y avons même vu les Néfilim, les enfants d’Anak, descendants des Néfilim ».  Or les explorateurs ne se suffirent pas d’indiquer froidement que la terre de Canaan abritait des créatures aux dimensions inhabituelles. Ils se firent un point d’honneur d’ajouter le sentiment d’impuissance que leur procura la vision de ces géants : « Nous étions à nos propres yeux comme des sauterelles, et ainsi étions-nous à leurs yeux. » (Nombres, 13-33) Et les commentateurs de s’étonner : d’où les explorateurs surent-ils que leur impression de passer pour de minuscules insectes était partagée par les géants ? Peut-être n’était-ce qu’un tour que leur jouait leur imagination ? Rachi nous explique qu’ils surprirent les conversations des géants s’exclamant l’un à l’autre : « Il y a des sauterelles dans les vignobles, et elles ressemblent à des hommes ! »

Mais si le commentaire du maître de Troyes répond à notre question, il en soulève une nouvelle : puisque la Torah elle-même témoigne que les Néfilim les confondirent avec des bestioles insignifiantes, pourquoi tient-elle à ajouter que les espions eurent la même sensation ? Pourquoi l’Écriture, toujours économe en mots, ne va-t-elle pas à l’essentiel en se contentant d’un simple : « Nous étions à leurs yeux comme des sauterelles » ?

 

Mission impossible ?

La réponse tient à un célèbre verset dans Iyov 3, 25 : « C’est que tout malheur dont j’avais peur fond sur moi, ce que je redoutais vient m’assaillir. » Et nos maîtres d’expliquer : tout comme l’action, ou encore la parole, la pensée est dotée d’une force créatrice phénoménale. De fait, si un individu rumine des pensées négatives, en s’abandonnant au désespoir et au découragement, ses sombres pronostics peuvent, Dieu nous en préserve, se traduire en une réalité concrète.

Ainsi, en nous précisant que les explorateurs se considéraient eux-mêmes comme des sauterelles, la Torah nous livre un véritable « scoop » : c’est précisément parce que ces espions nourrissaient un sentiment d’infériorité face aux Néfilim que ces derniers les traitèrent de sauterelles ! C’est justement en cultivant leur propre sentiment d’impuissance qu’ils éveillèrent la description réductrice des Canaanites ! Au contraire, si ces hommes avaient eu foi en Hachem, mais aussi, s’ils avaient été convaincus de leur propre valeur, les pensées positives qu’ils auraient cultivées en leur for intérieur auraient automatiquement inspiré la crainte des habitants de Canaan. Par conséquent, la conquête de la terre leur aurait paru comme un jeu d’enfants. Et non pas comme une mission impossible comme ce fut le cas.

 

Pense bien et tout ira bien

Plusieurs millénaires après la faute des explorateurs, le « syndrome de la sauterelle » n’en finit pas de faire des ravages, semant le pessimisme, pour ensuite faire récolter les larmes. C’est lui qui nous pousse à toujours imaginer le pire, à toujours croire que tout « ce qui est susceptible de mal tourner tournera nécessairement mal. » La parade à cette redoutable attaque ? C’est, nous dit Rabbi Na’hman de Breslev, d’utiliser la force de la pensée à notre avantage : « Sache que la pensée humaine a un immense pouvoir. Lorsque l’on concentre intensément ses pensées sur quelque chose que l’on désire dans ce monde, on l’obtiendra à coup sûr. »[2] Aussi, chaque fois qu’un défi se présente à nous, évertuons-nous à concevoir le meilleur des scénarios possibles, à espérer le meilleur des dénouements possibles. Et parce que comme nous le chantons dans le cantique Lékha Dodi, « la concrétisation d’un acte résulte de la pensée », nous pouvons être assurées que tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Ora Marhely

[2] Cité dans La pensée positive dans l’esprit du judaïsme, p.133