15 Sivan 5779‎ | 18 juin 2019

Depuis les explorateurs jusqu’aux tsitsiyot

Envoie pour toi !

« Envoie pour toi des hommes explorer le pays de Canaan » (Bamidbar 13, 3). L’expression « pour toi » se retrouve au sujet d’Avraham, lorsque D.ieu lui a ordonné de quitter son pays : « Pars pour toi de ta terre, de ton lieu natal… » (Béréchit 12, 1). Or, comme l’expliquent nos Sages, D.ieu a ainsi suggéré à Avraham que ce départ lui serait bénéfique : « Pars pour toi – à ton avantage et pour ton propre bien. » De la même manière, D.ieu avait décrété que Moché ne pourrait pénétrer dans le pays d’Israël. Par conséquent, si le peuple hébreu y était entré immédiatement, le prophète aurait dû mourir précocement. C’est pourquoi D.ieu lui a déclaré : « Envoie pour toi… », car « grâce » à la faute de ces hommes, Moché bénéficierait de quarante ans de vie supplémentaires… (Tiféret Yonathan).

Le youd de Sara

« Moché nomma Hochéa Bin Noun : Yéhochoua » (13, 16). En le nommant ainsi, Moché formula une prière : « Que D.ieu te protège du complot des explorateurs » (Rachi). Pourquoi Moché pria-t-il en faveur de Yéhochoua plus que pour tout autre de ses compagnons ? Car le danger le plus redoutable pour le peuple hébreu, menaçant de l’empêcher de recevoir sa terre, était Amalek, qui s’efforçait sans cesse de l’affaiblir physiquement et spirituellement. D’ailleurs, ce sera l’un des arguments qu’utiliseront les autres explorateurs pour décourager leurs frères : « Amalek occupe la région du midi… » (v. 29). Or, Yéhochoua était le combattant d’Amalek par excellence : c’était lui qui avait gagné la bataille de Réfidim et avait pu affaiblir l’influence de ce peuple pervers (Chémot 17, 8-16). Il représentait donc une pièce maîtresse qu’il fallait absolument préserver pour assurer l’entrée du peuple juif dans sa terre, et c’est pourquoi Moché pria précisément en sa faveur (Méchekh ‘Hokhma).

Self-image

« Nous y avons vu les fils des Géants… Nous étions à nos propres yeux comme des sauterelles, et ainsi étions-nous à leurs yeux » (13, 33). En se voyant à côté de ces géants, les explorateurs éprouvèrent un sentiment de petitesse, qui les réduisit à leurs yeux l’image qu’ils avaient d’eux-mêmes. Et c’est parce qu’ils se virent comme des sauterelles « à leurs propres yeux », que ces géants commencèrent eux aussi à les voir de même : « et ainsi étions-nous à leurs yeux ».

Voilà qui permettra de résoudre une irrégularité apparente dans le commentaire de Rachi. Selon certaines versions, celui-ci écrit : « Ainsi étions-nous à leurs yeux – Nous les avons entendus dire : “Il y a dans les vignes des fourmis semblables à des hommes !” » Pourquoi Rachi parle-t-il de fourmis, alors qu’il est question de sauterelles dans le verset ? D’après ce que nous avons vu, le maître de Troyes vient peut-être souligner le cercle vicieux qu’entraîne une faible image de soi : lorsqu’ils réalisèrent que les géants les regardaient avec bien peu de considération, les explorateurs éprouvèrent un sentiment d’infériorité plus intense encore, si bien qu’ils crurent entendre les géants parler non pas de sauterelles, mais d’un insecte encore plus petit : une fourmi…

Le Juif des Tsitsit

« Qu’ils se fassent des franges aux coins de leurs vêtements » (15, 38). Dans la cour ‘hassidique de Ruzhin, on avait coutume de revêtir les nourrissons d’un talith dès l’âge d’un mois. Alors que le futur Rabbi David Moché de Tchortkov – le fils de Rabbi Israël de Ruzhin – était encore un bébé, il se mit un jour à pleurer à pleins poumons sans qu’on pût le calmer. Inquiète, sa mère voulut l’emmener chez un médecin, mais avant qu’elle ne parte, son mari l’arrêta. « Va donc vérifier ses tsitsiyot », lui conseilla le maître de Ruzhin. Il s’avéra qu’effectivement, l’un des fils de son talith s’était rompu, et que celui-ci était désormais impropre à l’usage. On lui retira immédiatement le talith, et dès que sa mère l’eut revêtu d’un nouvel habit, l’enfant s’apaisa et s’endormit. Depuis ce jour, on prit coutume d’appeler Rabbi David Moché : Der Tsitsit Yid – Le Juif des Tsitsit !

Chlomo Messica