21 Elul 5779‎ | 21 septembre 2019

Démonter pour reconstruire Chlomo Messica

Chlomo Messica
La Torah relate dans notre paracha comment se déroulaient les déplacements des enfants d’Israël dans le désert : suivant fidèlement la nuée divine, ils campaient parfois longtemps aumême endroit, et d’autres fois, ils devaient lever le camp après seulement une journée de repos. En définitive, conclut la Torah, « c’est sur l’ordre de l’Éternel qu’ils campaient, et c’est sur l’ordre de l’Éternel qu’ils voyageaient » (Bamidbar 9, 23).
Ce verset ne témoigne pas seulement de la soumission des enfants d’Israël aux ordres de D.ieu : d’après le Talmud (Chabbat 31/b), cet énoncé renferme également un principe essentiel relatif aux lois du Chabbat.
Reconstruire ailleurs
Dans ce passage, le Talmud s’intéresse à l’interdiction de « démonter » un édifice pendant le Chabbat. Selon Rabbi Yossé, un tel travail n’est proscrit par la Torah que si l’on démonte une construction dans l’intention de la remonter au même endroit. Dans le cas contraire, cette action n’est pas définie comme un « démontage », et n’est donc pas visée par la défense de la Torah pendant le Chabbat.
Cette affirmation, remarque le Talmud, semble toutefois incohérente. En effet, la définition des ouvrages interdits le Chabbat – les trente-neuf « travaux » – est déduite des actions que nos ancêtres effectuaient dans le désert pour le Tabernacle. C’est donc en examinant les méthodes précises utilisées pour fabriquer, ériger, démonter et transporter le Tabernacle, que nous savons ce que la Torah définit comme un « travail » et défend d’exécuter le Chabbat. Or, lorsque le Tabernacle était démonté à chaque levée de camp, on le faisait dans l’intention de le reconstruire ailleurs ! Comment Rabbi Yossé peut-il soutenir qu’une telle action n’est pas définie comme un « démontage » proscrit par la Torah ? Selon le Talmud, la réponse apparaît à travers le verset précité : « Dans le désert, les circonstances étaient différentes, car il est écrit : “C’est sur l’ordre de l’Éternel qu’ils campaient”. Aussi, ce “démontage” était comme réalisé en vue de reconstruire au même endroit ! »
La valeur accordée aux actions
Évidemment, cette réponse réclame quelques éclaircissements : pour quelle raison l’ordre divin avait-il une quelconque incidence sur le lieu où le Tabernacle était érigé ? Même si c’était bel et bien D.ieu qui désignait chaque endroit où nos ancêtres campaient, il n’en reste pas moins que le nouvel emplacement était différent du précédent !
Selon Rabbi Avraham Grodzinsky (BéIkevot Moché), l’explication réside dans un autre principe talmudique relatif aux travaux du Chabbat : ce que la Torah défend en ce jour, ce sont des travaux auxquels les hommes accordent une certaine importance, car c’est en attachant leurs pensées à leurs actions qu’ils leur attribuent la valeur de « travail ». À cet égard, si l’on a réalisé un geste incidemment, sans prêter une attention véritable à l’action réalisée, on n’enfreint pas le Chabbat (cette définition étant spécifique aux travaux défendus en ce jour). Aussi, Rabbi Yossé estime que lorsqu’on démonte un édifice dans l’intention de le reconstruire ailleurs, cette action ne peut être définie comme un ouvrage « constructif » – réalisé en vue de rebâtir – mais plutôt comme une « destruction ». Aux yeux des hommes, un tel « démontage » n’a pas la valeur d’un véritable ouvrage, et c’est la raison pour laquelle il n’est pas proscrit par la Torah. Cependant, pendant les quarante ans que vécurent nos ancêtres dans le désert, les circonstances différaient du tout au tout. Pendant cette période, les enfants d’Israël avaient
pour seule et unique intention de suivre D.ieu : c’est sur Son ordre qu’ils campaient et c’est sur Son ordre qu’ils voyageaient, étant totalement soumis à Sa volonté. De ce fait, ils n’attribuaient aucune importance au lieu dans lequel ils campaient : il ne leur importait nullement de savoir s’ils séjourneraient à Elim ou à Kadech, leur seule volonté étant de suivre le Créateur. En conséquence, lorsqu’ils démontaient le Tabernacle, ils ne s’attachaient aucunement à savoir où serait leur prochaine étape. Pour eux, tout endroit au monde était considéré comme le même « lieu » : celui de « l’ordre de l’Éternel ». Voilà pourquoi, selon Rabbi Yossé, les circonstances du démontage du Tabernacle étaient absolument uniques, car en raison de leur attachement et de leur soumission à D.ieu, les enfants d’Israël accordaient à tout « démontage » la valeur d’un ouvrage véritable.