22 Heshvan 5780‎ | 20 novembre 2019

Aharon n’a rien changé…

Yonathan Bendennoune

Au début de notre paracha, D.ieu enjoint à Aharon d’allumer les lampes du Candélabre, en veillant à ce que les lumières latérales soient orientées vers celles du milieu. La Torah précise à ce sujet : « Ainsi fit Aharon » – pour nous apprendre qu’il n’a rien changé à l’ordre divin (Rachi).

Cette précision semble a priori totalement superflue : aurions-nous pu envisager qu’Aharon, le Grand Prêtre choisit par D.ieu, agisse différemment ? D’autant plus que cette prescription ne comportait aucune difficulté particulière. Pourquoi n’aurait-il pas respecté minutieusement ce que Moché lui avait indiqué ?

Les petites choses

Dans une lettre adressée à ses disciples, rav Sim’ha Zissel, l’illustre « Saba de Kelm », expliqua que contrairement à ce qu’on a l’habitude de croire, ce ne sont pas les grandes actions qui déterminent la valeur d’un homme. De fait, nous sommes enclins à considérer comme des hommes d’exception ceux qui, dans des situations extrêmes, font preuve de bravoure et parviennent par exemple à sauver des vies. Ce sont ceux qui offrent des sommes considérables aux œuvres de charité que nous voyons comme d’authentiques bienfaiteurs, et ce sont les plus grandes marques de dévotion qui, aux yeux des hommes, méritent le titre de tsadik.

Toutefois, ce jugement relève d’une vision étriquée, d’un regard portant uniquement sur les apparences et non sur les forces intérieures qui poussent les hommes à agir. Sans amoindrir aucunement la valeur de ces actes, il est cependant parfois bien plus aisé de réaliser de « grandes actions » que des gestes apparemment anodins. En effet, lorsqu’il s’agit d’accomplir un haut fait, l’homme est naturellement animé d’une forte motivation, qui lui permet de soulever des montagnes. Certes, une détermination inébranlable est requise pour réaliser de telles actions, et c’est là tout le mérite de ces hommes. Néanmoins, l’idée même d’accomplir quelque chose de « grand » est un profond stimulant. C’est la raison pour laquelle il est impossible de révéler la véritable dimension spirituelle d’une personne, uniquement à l’aune des grandes actions.

C’est tout le contraire pour ce qui est des « petits gestes ». Lorsqu’il s’agit d’accomplir des actes apparemment anodins, dont on ne tire aucune gloire et bien peu de satisfaction, on se retrouve confronté à soi-même, c’est-à-dire à son véritable être intérieur. Dans ces circonstances, c’est uniquement l’importance que l’on accorde à l’action qui nous motive et nous incite à agir. Or, si cette motivation s’avère être chancelante, le moindre prétexte suffira pour faire preuve de nonchalance.

Voilà pourquoi la Torah fait l’éloge d’Aharon, parce qu’il s’est appliqué à allumer le Candélabre très précisément comme D.ieu l’avait ordonné. Certes, il ne s’agissait pas d’un grand acte de bravoure. Mais c’est justement dans ces circonstances que le dévouement du Grand Prêtre put être mis à l’épreuve : le fait qu’il n’a rien changé démontre qu’en son for intérieur, l’orientation des lampes de la Ménora n’avait pas une importance moindre que le fait de sauver une vie.

Nos Sages enseignent à cet égard : « Montre-toi scrupuleux envers une mitsva légère autant qu’à l’égard d’une mitsva importante » (Pirké Avot 2, 1) – autrement dit, aucun commandement divin ne devrait être à nos yeux moins « important » qu’un autre. Et c’est justement en témoignant les mêmes scrupules envers toutes les mitsvot de la Torah, que l’on prouve notre réel attachement à la volonté du Créateur.

L’argent de Pourim

Rav Eliyahou Dessler développe également cette idée, en citant à l’appui un récit talmudique (Avoda Zara 18/a). Il est relaté dans ce texte qu’à l’époque des persécutions romaines, Rabbi ‘Hanina ben Téradyon bravait les décrets de l’oppresseur et enseignait la Torah publiquement, au péril de sa vie. Dans ce même passage, le Talmud relate que lorsque, dans son vieil âge, Rabbi Yossé ben Kisma tomba malade, Rabbi ‘Hanina ben Téradyon se rendit à son chevet. Celui-ci demanda au vieux sage : « Maître, aurai-je droit à une part dans le Monde futur ? » Rabbi Yossé lui demanda alors s’il avait une quelconque belle action qui pourrait jouer en sa faveur. Rabbi ‘Hanina lui relata alors qu’un Pourim, alors qu’il ramassait de l’argent pour les pauvres, sa bourse personnelle s’était mêlée aux pièces collectées pour la charité. Sans hésiter, le sage avait décidé d’offrir la totalité de la somme aux indigents, bien qu’il n’en fût pas formellement tenu. Le vieux maître s’exclama alors : « S’il en est ainsi, je souhaite que mon lot soit comme le tien ! »

En lisant ce texte, une question saute aux yeux : quelques lignes auparavant, le Talmud relate le dévouement exceptionnel de Rabbi ‘Hanina ben Téradyon pour l’enseignement de la Torah, faisant fi des terribles décrets romains. Pourtant, lorsqu’il interroge Rabbi Yossé ben Kisma sur le sort qui l’attend dans le Monde futur, celui-ci ne fait nullement cas de cet acte de bravoure. C’est uniquement la générosité de son compagnon – certes remarquable, mais n’ayant vraisemblablement rien d’exceptionnel – qui force son admiration…Nous voyons de là, conclut rav Dessler, que « les grandes actions ne permettent pas de reconnaître la véritable dimension intérieure de l’homme, car il est alors soumis à un puissant enthousiasme superficiel. C’est au contraire par les petits gestes, qui n’ont de premier abord pas d’importance et de valeur, que l’on peut connaître la grandeur d’âme de l’homme. Et c’est là sa véritable dimension… »