16 Elul 5779‎ | 16 septembre 2019

La coutume des Azharot à Chavouot

La Torah et ses 613 mitsvot nous ont été données à Chavouot. C’est la raison pour laquelle, durant l’après-midide la fête, les communautés séfarades ont l’habitude de lire les Azharot, de longs poèmes liturgiquesénumérant la liste des 613 commandements. Mais au fait, comment les 613 mitsvot ont-elles été répertoriées ?Le décompte des commandements dans la poésie liturgique est-il le même que celui de la Halakha ?

Maïmonide critiqua le Bahag sur de nombreux points, notamment sur le fait d’avoir introduit les injonctions d’ordre rabbinique parmi les 613 mitsvot. Il compila donc un ouvrage sur les 613 commandements : le Séfer Hamitsvot

Le recensement des 613mitsvot dans la Halakha

La Guémara : Le traité de Makot rapporte l’enseignement de rabbi Chamlaï selon lequel, les 613 commandements dans la Torah, se divisent en 248 injonctions positives et 365 interdictions (Makot 23b). Le chiffre 248 correspond au nombre de membres du corps humain (Ohalot, chapitre 1), et 365 au nombre de jours de l’année solaire. D’après le Midrach, (Tan’houma Ki Tétsé 2) chaque membre implore l’homme d’accomplir une mitsva et de ne pas enfreindre d’interdiction chaque jour de l’année.

Bahag : la plus ancienne liste des 613 mitsvot qui nous soit parvenue, figure dans la préface des Hilkhot Guedolot (ou Bahag en acrostiche). Cet ouvrage est attribué soit à rabbi Yéhoudaï, fils de rabbi Chemouel Gaon, qui était à la tête de la yéchiva de Soura en Babylonie (9e-10esiècles), soit à rabbi Chimon Kaïra, un de Guéonim de Babylonie ayant vécu au 7e-8esiècles). C’est une liste très succincte, dans laquelle les interdictions sont classées selon la sanction encourue, et les obligations se partagent entre celles à caractère individuel et celles communautaires.

Le Séfer Hamitsvot du Rambam :Maïmonide critiqua le Bahag sur de nombreux points, notamment sur le fait d’avoir introduit les injonctions d’ordre rabbinique parmi les 613 mitsvot. Il compila donc un ouvrage sur les 613 commandements : le Séfer Hamitsvot, dans lequel il posa en avant-propos 14 principes de base (les chorachim) définissant les mitsvot faisant partie des 613 commandements. L’ouvrage se divise en deux parties : les mitsvot positives et les négatives, regroupées plus ou moins par thèmes. Chaque mitsva est numérotée et résumée. L’ouvrage précise les personnes astreintes à la mitsva, les sanctions et les passages du Talmud qui s’y rapportent.

Les notes de Na’hmanide : Na’hmanide vint défendre le Bahag face aux attaques du Rambam. Il écrivit un long commentaire sur les chorachim et rédigea de nombreuses notes, réfutant parfois les arguments du Rambam et ajoutant même à sa liste plusieurs mitsvot que le sage n’avait pas incluses.
Le Séfer Ha’hinoukh : deux générations plus tard, le Séfer Ha’hinoukh, fut rédigé à Barcelone. On l’attribue généralement au Raa, rabbi Aharon Halévi, mais il semble plutôt que ce soit un élève du Rachba qu’il l’ait écrit. Comme son titre l’indique, le Séfer Ha’hinoukh était en fait un ouvrage éducatif destiné au fils de l’auteur afin qu’il prenne connaissance des différentes mitsvot. Celles-ci y sont recensées suivant leur apparition dans la Torah. Contrairement à la description succincte donnée par le Rambam, le Séfer Ha’hinoukh abonde de détails. Chaque explication comprend quatre parties :définition de la mitsva, sens de la mitsva, lois principales de la mitsva et sanction liée à la transgression de la mitsva.

Ouvrages de Halakha de sages deFrance : le Séfer Yéréïm de rabbénou Eliézer de Metz (élève de rabbénou Tam) et le Séfer Hamitsvot Gadol ou Smag, de rabbénou Moché de Coucy, font également le décompte des mitsvot, s’inspirant plus du Bahag que du Rambam. Cependant, ces ouvrages sont principalement des livres de Halakha où chaque mitsva est détaillée avec sa source et son côté pratique suivant les décisions de l’école des Tossafistes. On peut enfin citer le Séfer Hamitsvot Hakatan de rabbi Its’hak de Corbeille, une sorte d’abrégé des lois qui fut très populaire comme le prouve le nombre élevé de manuscrits retrouvés.

Le recensement des mitsvot dans la poésie liturgique

La coutume à Chavouot : outre les ouvrages halakhiques, la poésie liturgique a également voulu faire le décompte des 613 commandements. Ce qui a donné naissance aux Azharot, de très longs poèmes dressant la liste des mitsvot. Les Azharot sont destinées à être lues pendant Chavouot qui célèbre le Don de la Torah. A l’origine, elles étaient censées être prononcées pendant la répétition de l’office de Moussaf, mais compte tenu de la longueur de la prière, elles sont récitées dans certaines communautés lors de la veillée, incorporées à la fin du Tikoun. Dans les communautés séfarades, les Azharot sont lues l’après-midi de Chavouot avec la Méguilat Ruth. En Diaspora elles sont réparties sur les deux jours de fête : les mitsvot Assé (obligations) le premier jour et les mitsvot Lo Taassé (interdictions) le lendemain.

Les plus anciennes Azharot : celles qui nous sont parvenues sont intitulées AtaIn’halta, elles apparaissent dans les rituels de prière ashkénazes. On pense qu’elles ont été écrites par les sages babyloniens et semblent antérieures à la liste du Bahag. Toutes les mitsvot n’y sont pas répertoriées (seulement 570) et il n’est pas toujours évident de trouver la logique à leur énumération.

Les Azharot de rav Saadia Gaon : se plaignant de ces lacunes, rav Saadia Gaon composa lui-même deux Azharot. La première est relativement simple mais la deuxième est monumentale et complexe (plus de 500 vers). Le sage combina avec virtuosité les Dix Commandements, plusieurs versets de Chir Hachirim (Cantique des Cantiques) ainsi que le Psaume 68, qui relate le Don de la Torah sur le mont Sinaï. Rachi connaissait apparemment ce poème car il le cite à propos du verset dans lequel D.ieu appelle Moché pour lui donner les Tables de la Loi (Rachi sur Exode 24 : 12).

Les Azharot issues de la poésie liturgique espagnole : dans l’Espagne du 11esiècle, plusieurs grands poètes composèrent des Azharot. Celles de rabbi Chlomo ibn Gabirol sont encore lues par la plupart des Séfarades et celles de rabbi Its’hak ben Réouven de Barcelone, ancêtre du Ramban, restent adoptées par certaines communautés d’Afrique du Nord. Le rav Chaoul Hacohen de Djerba a également écrit un très beau commentaire sur ces dernières qui se distinguent par l’introduction tous les quatre vers, d’un verset sorti de son contexte. Il semble que Na’hmanide lui-même ait composé quelques Azharot. Le Rambam dans son introduction au Séfer Hamitsvot critique vivement les Azharot et leurs auteurs qu’il qualifie « de poètes et non de rabbins ». En effet, la plupart des Azharot suivent le décompte du Bahag, auquel s’oppose le Rambam. De plus, elles ne correspondent pas toujours à la Halakha. Néanmoins, malgré toutes ces critiques, on peut noter que le ‘Hafets ‘Haïm suit l’opinion de rabbi Chlomo ibn Gabirol en s’appuyant sur son décompte pour recenser les interdictions liées au Lachon Hara.

Samuel Goldschmitt