16 Elul 5779‎ | 16 septembre 2019

L’ingratitude

Yonathan Bendennoune
La Torah relate que lorsque les enfants d’Israël commencèrent à se multiplier, un « nouveau roi » prit le pouvoir sur l’Égypte, lequel « n’ avait pas connu Yossef »…
Rachi rapporte à ce sujet un commentaire bien connu : « Il a feint de ne pas avoir connu Yossef. » Le Midrach (Chémot Rabba) développe davantage cette idée : « Comment est-il possible qu’ il n’ ait pas connu Yossef ? Rabbi Avin explique : C’ est à l’ image d’ un homme qui aurait lapidé le proche ami du roi. Celui-ci déclara : “Qu’ on lui tranche la gorge, car demain, c’ est à moi qu’ il s’ en prendra !” C’ est pourquoi la Torah témoigne à son sujet qu’ il “n’ avait pas connu Yossef”, car plus tard, il en viendrait à déclarer : “Je ne connais pas D.ieu !” (infra 5, 2). » Autrement dit, ce Pharaon avait évidemment connu Yossef, puisque ce dernier avait sauvé l’Égypte de la famine et que son nom était encore sur toutes les bouches. En vérité, sa « méconnaissance » de Yossef signifie simplement qu’il a nié son action et ses bienfaits pour l’Égypte, et c’est cet état d’esprit qui le conduira à l’avenir à nier également D.ieu.
Dans le prolongement de cette idée, on peut lire dans Michnat Rabbi Eliézer (ch. 7) : « Nos Sages ont appris d’ ici que le Saint béni soit-Il ne méprise personne plus que celui qui est ingrat. Pourquoi cela ? Parce que cette attitude se rapproche du reniement de D.ieu, car celui qui ne croit pas en D.ieu est en vérité un ingrat : lorsqu’ un homme refuse de reconnaître le bienfait qu’ il est redevable à autrui, il en vient ensuite à nier les bienfaits du Créateur. » Telle était également la démarche du roi d’Égypte : bien qu’il ait parfaitement connu Yossef, il a cherché à déprécier la valeur de son action et refusé d’admettre que c’est lui, le fils de Yaacov, qui avait sauvé son pays d’une tragédie. Sa tendance à l’ingratitude n’a cessé de s’amplifier, jusqu’à ce qu’il en vînt à nier que les bienfaits du monde étaient l’effet d’un Maître Tout-Puissant, Auteur de l’existence et de tout ce qu’elle renferme.
Une tendance qui s’exacerbe
Le Mikhtav MéEliyahou développe davantage cette idée, expliquant la relation existant entre l’ingratitude et le reniement de D.ieu. De fait, chaque individu pense et agit conformément à ses tendances et pulsions innées, et s’il ne les domine pas, ce sont elles qui guident ses pas. Ainsi, un homme colérique réagira impulsivement dans toute situation donnée ; de même pour l’orgueilleux, qui ramènera toute circonstance à sa propre personne. Inversement dans les bonnes qualités, un individu généreux tendra à faire le bien envers chacun sans distinction. De ce fait, lorsqu’une personne est ingrate envers ses semblables, cela signifie que règne au fond d’elle une tendance à ignorer les bienfaits dont elle est redevable, n’ayant aucune considération pour ce que les autres font en sa faveur. Du fait de cette disposition, l’individu ne fait pas de distinction quant à savoir à qui il est redevable : peu importe que son bienfaiteur soit un étranger, un ami, un proche parent ou même son propre Créateur, il nie tout sentiment de gratitude à leur égard. Or, refuser d’admettre que l’on doit notre vie à D.ieu revient en substance à nier Son existence même. Voilà pourquoi ces deux notions sont étroitement liées.
La haine des bienfaits reçus
En vérité, cette tendance ne se limite pas au sentiment d’« ingratitude » – selon l’acception courante de ce terme – qui consiste à refuser de reconnaître la générosité d’autrui. En effet, lorsque cette disposition est exacerbée, l’individu peut aller jusqu’à rendre le mal pour le bien : loin de se contenter d’ignorer les bienfaits, il s’efforce même de nuire à ceux à qui il est redevable. Pour lui, le bien qu’il reçoit d’autrui est considéré comme un affront, et il ne trouvera de répit qu’il se sera « vengé » de cette marque de générosité. Dans son ouvrage ‘ Hayé Olam, Rabbi Yaacov Israël Kanievski se penche sur ce phénomène étrange. Il écrit notamment à ce sujet : « On remarque ainsi que certaines personnes sont dotées de cette attitude méprisable, consistant à rendre le mal pour le bien. Or, envers un parfait étranger avec lequel elles n’ ont aucun lien, elles s’ abstiennent évidemment de mal agir ! Il est donc fort étonnant de constater que cette tendance s’ exprime exclusivement envers ceux qui leur ont fait du bien… » Ce maître – couramment appelé le « Steipeler » – explique qu’en vérité, lorsque quelqu’un se montre généreux envers un individu de ce genre, celui-ci ressent au fond de lui l’impératif de se montrer reconnaissant : il se sait obligé. Pour lui, c’est comme si on le contraignait à se soumettre à un devoir de gratitude qu’il méprise, ce qui suscite sa haine contre son bienfaiteur. Ce dernier, par son geste, éveille sa conscience de force, et rien n’est plus contrariant pour un homme que de voir ses contradictions internes pointées du doigt. C’est la raison pour laquelle il réagit de manière aussi violente, en se montrant malveillant précisément envers ses bienfaiteurs.
Une reconnaissance sans limite
Concernant la qualité de reconnaissance, une histoire remarquable est rapportée dans l’ouvrage Méïlo Chel Chmouel. Rabbi Aryé Lévin – l’illustre « père des prisonniers » – était à l’âge de seize ans l’un des plus brillants éléments de la yéchiva de Slotsk. Malgré son âge précoce, il maîtrisait un nombre impressionnant de traités talmudiques sur le bout des doigts. Il décida alors de se rendre à Krementchouk, pour étudier auprès de Rabbi Baroukh Ber Leibovitz, auteur du Birkat Chmouel. Ce dernier, remarquant les qualités exceptionnelles du jeune homme, lui manifesta d’emblée une grande affection, et fixa avec lui une étude quotidienne en binôme. Pour un jeune homme de l’âge de rav Aryé, c’était là une chance et un mérite inestimables.
Mais après une seule année, le jeune rav Aryé alla trouver son maître pour prendre congé de lui, annonçant qu’il souhaitait désormais étudier dans la célèbre yéchiva de Volozhin. Pour Rabbi Baroukh Ber, la déception fut grande, et il ne cacha pas à son élève qu’il le laissait partir bien malgré lui. Bien des années plus tard, rav Aryé Lévin raconta qu’au moment même des faits, il savait que les ressentiments de son maître pourraient jouer en sa défaveur. Il affirma même savoir que plusieurs épreuves lui étaient arrivées à cause de la déception causée à Rabbi Baroukh Ber. Pourtant, il s’en tint fermement à sa décision parce que, expliqua-t-il, il lui était devenu impossible de demeurer à Krementchouk. En effet, suivant l’usage en vigueur en ces temps, les jeunes étudiants de yéchiva étaient logés « chez l’habitant », c’est-à-dire que des Juifs de la communauté les accueillaient chez eux gracieusement et partageaient avec eux leurs repas. Or, lorsque l’hôte de rav Aryé avait entendu parler des dispositions exceptionnelles de son invité, il s’était mis à lui suggérer avec insistance de mettre son intelligence à profit pour « élargir ses horizons, pour découvrir le monde et étudier d’ autres matières… » Pour le jeune homme, de telles suggestions mettaient en péril son avenir spirituel, et il lui fallait s’éloigner au plus tôt de cette influence.
S’il en est ainsi, pourquoi rav Aryé ne se confia-t-il pas à son maître ? Pourquoi garda-t-il le silence, au risque de s’attirer sa colère ? Il donna lui-même la réponse suivante : « Si je lui avais révélé les raisons de mon départ, l’ irritation du maître se serait tournée contre mon hôte. Or, cet homme m’ a accueilli chez lui, il m’ a offert un toit et des repas et il s’ est montré bienveillant à mon égard. Comment aurais-je pu lui occasionner un tel tort ?! J’ ai donc préféré garder le silence et subir les conséquences de la déception causée à mon maître, pourvu de ne pas me montrer ingrat… »