18 Tammuz 5779‎ | 21 juillet 2019

Anonymes mais pas… invisibles

Elles ont contrecarré les visées génocidaires de Pharaon. Mais étrangement l’éloge que la Torah adresse à Yokhéved et Myriam se résume à deux mots : câlineries & pouponnage… Et l’héroïsme dans tout ça ?!
La toute première Solution finale
Dans notre paracha, la Torah nous plonge droit dans l’horreur du tout premier génocide dirigé contre le peuple d’Israël. Dans le rôle du tyran, c’est Pharaon qui, aidé de ses sbires, les dirigeants de corvées, tentent de juguler la croissance exponentielle des Hébreux en les asservissant à un labeur surhumain. Mais ce funeste plan se solde par un cuisant échec. Pire, comme le souligne le texte, il produit l’effet inverse : « Plus les Égyptiens s’évertuaient à opprimer, plus le Saint béni soit-Il avait à cœur de les multiplier et de les étendre. » (Rachi sur Chémot 1, 12). Au comble de la rage, Pharaon conçoit ce qu’il espère être la « Solution finale » : l’infanticide des bébés mâles. Quant aux bébés filles, elles ne troublent pas ses sombres desseins et ce, pour plusieurs raisons. La première, c’est que privées de conjoints juifs, ces filles devenues femmes ne pourront plus contribuer à la pérennité de leur peuple. La seconde, bien plus perfide, c’est qu’il espère les livrer en pâture à ses propres sujets. La troisième, c’est que les astrologues lui ont annoncé que le sauveur d’Israël, un garçon, va bientôt venir au monde. En tuant tous les bébés mâles, le dictateur pense tuer la révolte dans l’œuf. Au sens propre comme au sens figuré…
Les toutes premières résistantes
Mais pour mettre ce scabreux projet d’annihilation à exécution, Pharaon a impérativement besoin de deux alliées ; Yokhéved et Myriam. Sages-femmes de leur état, ce sont elles – et seulement elles – qui détiennent le registre mental des naissances parmi les esclaves hébreux. Et ce sont donc à elles qu’il va confier la machiavélique tâche de tuer les bébés mâles juifs : « Le roi d’Égypte s’adressa aux sages-femmes hébreues, qui se nommaient, l’une Chifra, l’autre Poua et il dit : DzLorsque vous accoucherez les femmes hébreues et que vous les verrez sur les pierres : si c’est un garçon, faites-le périr; une fille, qu’elle vive.dz » (ibid. 15-16)
Mais c’est mal connaître Yokhéved et Myriam… Animées d’une crainte divine, laquelle n’a d’égale que leur amour infini pour leur peuple, mère et fille refusent de collaborer avec l’ennemi. Elles refusent de s’abandonner au prétexte classique que beaucoup d’autres après elles n’hésiteront pas à brandir : « Nous ne faisons qu’obéir aux ordres ». Et elles choisissent à la place la voie téméraire de la résistance : « Mais les sages-femmes craignaient Dieu : elles ne firent point ce que leur avait dit le roi d’Égypte, elles laissèrent vivre les garçons. » (ibid. 17)
Bien avant Françoise Dolto…
Comme le révèlent nos sages, non seulement ellesépargnent les bébés garçons, mais de surcroît elles leur procurent de la nourriture et les traitent avec une tendresse exceptionnelle. Si exceptionnelle d’ailleurs que la Torah, au lieu de les désigner par leurs prénoms usuels, choisit de leur attribuer des surnoms qui évoquent leur douceur et leur dévouement à l’égard des nouveau-nés. Qui est donc cette Chifra ?, s’étonnent nos maîtres. « Il s’agit de Yokhéved, ainsi nommée parce qu’elle Dzembellissaitdz(méchapèreth) l’enfant par les soins diligents qu’elle lui prodiguait. » Quant à sa collègue Poua, ajoutent-ils, « il s’agit de Myriam, ainsi nommée parce qu’elle Dzs’exclamaitdz à l’adresse du nouveau-né et lui Dzparlaitdz comme le font les femmes pour calmer un enfant qui pleure. » (Traité talmudique Sota 11b) Plusieurs millénaires avant les « révélations » de Françoise Dolto, Chifra et Poua avaient visiblement compris que parler à Bébé et le cajoler contribuent activement à son développement psychoaffectif harmonieux.
Petits détails, grande différence
Cela dit, vu le danger de mort encouru par ces bébés, il peut paraître étonnant que la Torah n’ait pas préféré saluer et souligner l’audace et la bravoure des sages-femmes plutôt que la tendresse qu’elles manifestent à l’égard des nouveau-nés. N’aurait-il pas été plus élogieux de leur attribuer des surnoms tels « Résistante » et « Valeureuse » ? Après tout, sauver la vie d’un bébé n’est-il pas plus héroïque que de le câliner et le pouponner ?
Le rav Y.I. Ruderman nous rappelle que la véritable grandeur d’un être humain se mesure aux petits détails. Lorsqu’une personne accomplit un geste héroïque, elle se trouve naturellement propulsée sur le devant de la scène. Cette notoriété lui donne des ailes et suffit à lui faire oublier les dangers et autres désagréments auxquels elle s’expose. C’est la raison pour laquelle sa grandeur d’âme se remarque de manière plus authentique dans les choix, actions et décisions qu’elle entreprendra dans l’ombre, loin des projecteurs, lorsqu’elle se trouvera seule face à elle-même, face à son Créateur.
Il est vrai que Yokhéved et Myriam ont mis toutes deux leur vie en danger pour sauver la vie des bébés mâles, et c’est à leur bravoure que l’on doit la survie du peuple d’Israël sous le joug égyptien. Mais c’est une autre forme d’héroïsme, bien moins tapageuse, que la Torah souhaite relever : les efforts qu’elles entreprennent pour embellir le nouveau-né aux yeux de sa maman sans doute épouvantée par le décret de Pharaon, l’amour et la tendresse qu’elles manifestent pour dorloter ces bouts de chou nés sous la terreur. Ce sont là des actes discrets pour lesquels les principaux intéressés – ces innocents bébés et leurs mamans exténuées – ne prendront sans doute jamais la peine de les remercier. Mais elles se font tout de même un point d’honneur à les accomplir. Et c’est précisément là que se trouve la plus belle preuve de la gentillesse et lasensibilité qui les anime (d’après la rabbanite Bodner-Lankry inParsha in Pink).

EXERGUE : Derrière toute grande femme, épouse et mère juive se cachent des myriades de petits actes anonymes mais loin d’être invisibles.
Loin des projecteurs…
L’héroïsme silencieux des sages-femmes n’est pas sans rappeler le rôle parfois ingrat que lesmamans ont le privilège de jouer. Car quand vous devez lutter contre le sommeil pour nourrir un bébé qui a choisi de confondre le jour et la nuit ; quand vous vous attaquez à ces menaçantes montagnes de linge, plus vous vous évertuez à les laver, plus vos chérubins ont à cœur de les resalir ; quand vous repoussez les avances d’un bon roman-policier pour lire une histoire sans la moindre intrigue à vos chères têtes blondes – personne n’est là pour vanter votre bravoure, personne n’est là pour applaudir vos prouesses. Mais cela ne vous empêche pas de poursuivre votre mission de plus belle. Parce que comme nous l’enseignent Yokhéved et Myriam, alias Chifra et Poua, derrière toute grande femme, épouse et mère juive se cachent des myriades de petits actes anonymes. Anonymes mais loin d’être invisibles…
Ora Marhely