16 Elul 5779‎ | 16 septembre 2019

La Russie de Poutine est devenue le seul acteur stratégique mondial au Moyen-Orient

Russia's President Vladimir Putin makes his annual New Year address to the nation in Moscow, Russia, December 31, 2016. Sputnik/Mikhail Klimentyev/Kremlin via REUTERS ATTENTION EDITORS - THIS IMAGE WAS PROVIDED BY A THIRD PARTY. EDITORIAL USE ONLY. - RTX2X3AO

Alors que la toute récente « délicatesse » diplomatique de Poutine à l’égard du président américain élu Trump montre bien qu’une nouvelle entente Moscou-Washington pourrait émerger du chaos géopolitique actuel, le renforcement de l’axe militaire Moscou-Téhéran-Damas-Hezbollah à l’œuvre en Syrie – avec une extension jusqu’à Ankara – représente une grande menace pour Israël.
Comme l’a relevé avec pertinence l’analyste géopolitologue américain, Charles Krauthammer, le triomphe du monde occidental survenu voilà 25 ans à l’occasion de la chute de l’URSS et du communisme en 1991, lui aura donné moins qu’un quart de siècle d’apparent répit avec la fin de la Guerre froide : un peu plus de deux décennies pendant lesquelles certains ont cru – tel le philosophe japonais Francis Fukuyama – à « la fin de l’Histoire » et à l’universalisation désormais « irréversible » des valeurs de la démocratie libérale.
Or ce bref répit a été balayé par le retour en force des despotismes (Russie) et des « États voyous autoritaires » (Iran, Corée du Nord) sur la scène internationale, ainsi que par le tsunami des hivers islamiques au Moyen-Orient qui débordent à présent sur plusieurs continents, à commencer par l’Europe.
Alors que voilà à peine un an, juste après la signature en juillet 2015 à Vienne de la capitulation occidentale devant l’Iran des mollahs, le conseiller de presse de la Maison-Blanche, Josh Earnest, déclarait avec forfanterie que « la Russie n’est tout simplement qu’un pouvoir régional, alors que les USA demeurent une superpuissance globale », les coups de force successifs de par Poutine en Tchétchénie, en Crimée, en Ukraine, au sud du Caucase, puis en Syrie, ses menaces contre la Pologne, la Lituanie et la République tchèque, puis la nouvelle entente stratégique forgée entre Moscou et Ankara – avec toutes leurs implications régionales et planétaires montrent bien qu’on assiste au retour d’ambitions russes quasi impériales… Une volonté hégémonique d’autant plus facilitée par le fait que l’Amérique d’Obama n’a fait que se désengager au profit de Moscou de plusieurs théâtres d’opérations stratégiques en perdant en huit ans, dans le seul Moyen-Orient, pas moins de six alliés traditionnels de l’Amérique : l’Irak, l’Égypte, la Turquie, le Yémen, l’Arabie Saoudite et… Israël !
Ce qui s’est passé jusque-là en Syrie est à bien des égards très significatif : alors que Obama n’a même pas respecté en 2012 les « lignes rouges » qu’il avait lui-même fixées contre le régime Assad, grand utilisateur d’armes chimiques contre sa propre population civile, Washington ne fait depuis que publier des « communiqués de protestation » discursifs : par exemple pour fustiger le rôle central de la Russie dans la tragique et brutale prise d’Alep. Et, pendant ce temps, l’armée russe massivement engagée sur le terrain a continué à pilonner les positions sunnites partout où elle le voulait, sans jamais se soucier du « coût humain » de ses objectifs stratégiques ! À noter toutefois l’habile « délicatesse diplomatique » manifestée ces derniers jours par Poutine à l’égard de Trump quand, ne voulant pas répliquer à l’expulsion de dizaines de diplomates russes des USA par l’administration Obama (suite aux révélations sur le rôle manipulateur joué par Moscou dans le dernier scrutin présidentiel américain), le maître du Kremlin a préféré ne pas prendre des mesures semblables contre les diplomates américains en poste en Russie. Ce qui montre que Poutine compte s’entendre avec Trump sur plusieurs dossiers régionaux et mondiaux, dont une partie de ceux qu’il a jusque-là gérés tout seul au Moyen-Orient en trouvant des « intérêts communs » à partager avec le nouvel hôte de la Maison Blanche…Si les choses risquent donc de changer sous peu avec la prochaine entrée en fonction de Trump, qui pourrait aussi stopper cet inquiétant remake d’une 2e Guerre froide USA-Russie ayant tant marqué les derniers jours d’Obama au pouvoir, il existe un paradoxal point commun entre le président américain sortant et le président élususceptible de faire encore le jeu de Poutine : alors qu’Obama a engagé un processus de retrait et de désengagement de l’Amérique entrepris en Irak puis en Afghanistan et dans plusieurs autres pays de la région qui l’a fait se rapprocher de l’Iran parce qu’il ne croyait plus que les USA « méritaient » moralement et éthiquement d’assumer leur rôle hégémonique de « gendarme du monde », Trump pourrait mener la même politique de désengagement, de désamorçage de certains conflits et d’abandon d’alliés de l’Amérique, mais pour une raison totalement inverse voulant que le monde ne « vaut » pas tous les lourds sacrifices consentis jusque-là par les Américains…Ce serait là le sens profond du slogan de Trump : « Rendre à l’Amérique sa grandeur », mais dans un fier isolement dont profiterait encore la Russie !
On comprend qu’il est peu aisé pour le gouvernement israélien de naviguer au cœur de cette période intérimaire marquée par le récent retour en force de la Russie au Moyen-Orient et aussi par le lâche « coup de Jarnac » d’Obama à l’ONU où il vient de faire adopter une Résolution infamante pour Israël qui éloigne encore plus les chances d’un règlement négocié du conflit séculaire avec les Palestiniens…Dans ce contexte confus et instable, il est clair que le renforcement de l’axe militaire Moscou-Téhéran-Damas-Hezbollah (avec le déploiement de systèmes anti-aériens russes très sophistiqués dotés de puissants radars dernier cri) à l’œuvre depuis dix-huit mois sur le terrain en Syrie – avec deux dangereuses extensions déstabilisantes jusqu’à Ankara et Bagdad – constitue une grande menace stratégique pour Israël.Mais c’est une menace que le Premier ministre Nétanyaou a su jusque-là habilement gérer : d’abord en mettant sur pied une étroite collaboration logistique et militaire pour éviter tout incident dans le ciel syro-libanais – où l’aviation de Tsahal peut toujours intervenir pour empêcher que le Hezbollah et d’autres groupes terroristes ne se saisissent du contrôle d’armes non conventionnelles ; ensuite en maintenant des contacts politiques directs et rapprochés avec le président Poutine. C’est ainsi qu’au cours de longue et pénible semaine diplomatique qui vient de s’écouler pour Israël entre le 23 décembre et le 1er janvier, Netanyahou a longuement conversé par deux fois avec Poutine. Résultat appréciable : le maître du Kremlin a catégoriquement rejeté les « paramètres Kerry » sur le conflit avec les Palestiniens énoncés le 28 décembre dans le discours-fleuve du secrétaire d’État américain sortant – ce qui est loin d’être négatif ! Un « feuilleton » diplomatico-stratégique à suivre de près dans lequel, comme l’a bien dit le sociologue Chmouel Trigano, Donald Trump est devenu un véritable « joker » : pour le meilleur ou pour le pire !
Richard Darmon