10 Nisan 5780‎ | 4 avril 2020

Récit de Koby Levy : La Parokhèth

Adar 5764 – 2004 : J’étais alors une femme qui n’était pas vraiment pratiquante et je venais de divorcer. J’étais restée avec trois petites filles, au chômage et dans le besoin, au point où parfois le pain même manquait, et les coupures d’eau et d’électricité étaient chose commune. Lorsque mes petites filles me demandaient une sucrerie ou un jouet, je sentais mon cœur se déchirer et mon âme souffrir… Je n’avais pas un demi-chékel dans mon porte-monnaie pour acheter du pain, je n’avais pas de quoi payer la dette d’électricité, et elles me parlaient de jouet ou de sucrerie… Mais je ne désespérais pas et me mis en quête d’un travail qui soit adapté à mes capacités. Je ne suis pas une femme qui a étudié, je n’ai aucun diplôme. J’étais prête à accepter toutes sortes de travaux. Je sentais que sans argent, ma vie s’effondrait, ‘has véchalom. Je ne connaissais alors pas le Créateur du monde, et je ne savais alors pas qu’on peut lui parler et lui demander. Mais, sans aucun doute, Il ressentit mon cœur blessé et vit quatre de ses filles qui habitaient dans un appartement minuscule d’une pièce et demie et avaient peur du lendemain. On me présenta ainsi un travail peu intéressant, mais comme nous ont enseigné nos Sages, « mieux vaut subvenir à ses besoins en dépeçant des animaux plutôt que d’avoir recours à la tsédaka ».

Il s’agissait de travaux de ménage dans le port d’Achdod. Durant 7-8 heures, je devais nettoyer des bureaux, des entrepôts, des salles, sous la surveillance d’un directeur de travail intransigeant. Lorsque je terminais les travaux de ménage, je rentrais dans la cuisine du port et devais laver la vaisselle, nettoyer les réfrigérateurs et faire briller les sols. Je ne me plaignais pas. Ma consolation était la fiche de paie en début de mois, qui me permettait désormais de ramener de la nourriture et des vêtements à mes trois filles, ainsi que des sucreries et des jouets de temps en temps, puisque dans mon porte-monnaie, quelques billets étaient disponibles. « Chochana, aujourd’hui, je vous donne la tâche de nettoyer et de faire briller le BeitHaknesseth du port », me commanda le directeur des travaux, « rentrez là-bas après la Tefila de ‘Arvit et faites briller les sols, les vitres, les armoires, je tiens énormément à ce que le directeur du port soit content », conclut mon patron. J’étais contente. Jusqu’à maintenant je faisais le ménage de bureaux et d’entrepôts, et voici que se présentait à moi le mérite de nettoyer un Beit-Haknesseth, pour la première fois de ma vie.

C’était jeudi 18 Adar 5764. Je m’assis dans la ‘ézrat nachim derrière un grand rideau, et je répondis quelques « amen » avec les fidèles. Après la Tefila de ‘Arvit, lorsque le lieu était presque vide, je rentrai, un balai à la main, une serpillère, un seau et un sachet avec des produits de ménage. Soudain, je remarquai un des fidèles qui se tenait sur une chaise en plastique et astiquait, à l’aide d’un chiffon, le plafond du Aron Hakodech, et avait apparemment l’intention de faire briller le Aron de tous les côtés. « Ne vous fatiguez pas, je suis la femme de ménage du port, je vais nettoyer l’armoire avec des produits de ménage, vous pouvez me laisser… » Il me répondit : « Vous êtes la femme de ménage du port, c’est votre travail, mais moi je fais cela léchem chamaïm, personne ne me paie pour cela… » « Léchem chamaïm ? » Cette expression ne m’était pas très claire, et après l’explication qu’il m’en donna, je lui demandai : « Moi aussi je veux faire quelque chose léchem chamaïm, vous avez une idée pour moi ? » « Bien-sûr », me répondit-il, « je travaille déjà cinq ans dans le port, et on n’a jamais lavé la parokhèth (rideau du Aron hakodech). Prenez-la chez vous, lavez-la en dehors de vos heures de travail, sur le compte de votre temps personnel et avec vos propres produits de ménage. Tous se réjouiront ici de voir une parokhèth propre et non déteinte et poussiéreuse. » Il avait raison. La parokhèth à l’origine bleu ciel avait l’air d’un chiffon déteint, grise, froissée et pas du tout esthétique. La nuit, lorsque je finis mon travail, je pliai la parokhèth et la mis dans un grand sachet, et je réussis à la faire passer inaperçue au gardien du portail. Je voyageai chez ma mère qui habitait dans un des quartiers de la ville, j’étalai la parokhèth, et ma mère ouvrit deux grands yeux ahuris : « C’est une tâche impossible de laver un tel rideau, aucune machine à laver ne peut contenir cette parokhèth… » Je pris de l’armoire le vieil aspirateur de maman et je commençai à aspirer. Des couches de poussière et de sable déposées sur la parokhèth remplirent des sachets de l’aspirateur les uns après les autres. Après trois heures de travail, la parokhèth en velours brillait comme si elle venait de sortir de l’atelier de couture. Nous l’avons alors repassée de notre mieux, et le lendemain, à sept heures du matin, veille de Chabbat, elle fut remise en place, étendue dans toute sa splendeur et sa beauté, recouvrant avec sainteté le Aron hakodech. J’étais heureuse. Je ressentais que j’avais, pour la première fois de ma vie, fait quelque chose léchem chamaïm… bien que je n’avais pas encore idée de la grande portée de cet acte. ****

Dimanche 21 Adar 5764. 16h30. Voici un extrait d’article de journal. 10 morts dans deux explosions qui ont eu lieu au port d’Achdod. Vers 16h30, deux terroristes se sont fait exploser au port d’Achdod à deux endroits proches. Le ‘Hamas et le Fata’h ont revendiqué l’attentat. Les nombreux blessés ont été évacués vers les hôpitaux Barzilaï, Kaplan et Chiba à Tel-Hachomer. ****

J’étais là-bas. Je me trouvais à une distance de 2-3 mètres du terroriste. Il portait un uniforme de l’armée de la mer, il avait un gros sac sur le dos, il a regardé autour, a appuyé sur quelque chose et bouuuuum !!!! Une explosion terrible, de la fumée, du silence, puis des cris, des cris… Mon tympan fut perforé, un petit éclat de l’explosif me rentra au front, je tombai sans connaissance. Tout autour, comme l’article le décrit, c’était une hécatombe. Puis arriva un autre terroriste, et lui aussi se fit exploser pas loin de moi, tous ceux qui étaient autour de moi… furent tués. Moi qui étais la plus proche du terroriste je suis restée en vie. Je veux vous raconter quelque chose d’un peu mystique. Après le vacarme et le boum, étourdie et terriblement paniquée, je sentis que ma néchama menaçait de s’envoler, et que mon corps était morcelé, bref que j’étais en train de mourir. Mais je sentis soudain un genre d’étreinte vague, comme une couverture spirituelle immense qui m’enveloppait de tous les côtés, une fois, et encore une fois, m’enveloppait comme un cadeau… Tous mes membres qui menaçaient de se fragmenter restèrent alors en place, et la néchama qui voulut s’envoler vers un autre monde, fut elle aussi enveloppée par cette bonne couverture, chaude et aimante. Après que je me réveillai à l’hôpital et qu’on me raconta ce qui s’était passé, je me sentais encore enveloppée. Hormis le tympan et quelques légères blessures, j’étais saine et sauve… tout-à-fait entière… Maître du monde, me demandai-je alors, qui estce qui m’enveloppe ? Pourquoi je me sens si protégée ? Il s’agit d’un phénomène qui n’a aucune explication rationnelle claire… Pourquoi ai-je été sauvée précisément moi ?

La nuit suivante, tout s’éclaircit. Dans mon rêve, je voyais la Parokhèth bleue, brillante et étincelante, qui se balançait au gré des légers courants d’air qui entraient par la fenêtre occidentale du BeitHaknesseth du port. Je suis, il est vrai, une femme simple qui n’a pas étudié, mais il m’était clair sans aucun doute que la Parokhèth que j’avais nettoyée léchem chamaïm m’avait enveloppée de toutes parts à ce moment terrible. Et depuis, je suis une fille fidèle et proche de Hakadoch Baroukh Hou, comme une Parokhèth est fidèle et proche du Aron hakodech… Pas moins… L’histoire extraordinaire de C. fait partie des « cadeaux » offerts par Hakadoch Baroukh Hou aux gens simples qui sont à mi-chemin, mais également à nous, qui ne sommes pas exposés chaque instant à de telles révélations. En d’autres termes, nous avons là une révélation des effets protecteurs de petites mitsvot accomplies par l’homme pour Hachem, vraiment léchem chamaïm, sans intérêt aucun, sans publicité, sans calculs. C. souffre encore d’angoisses et de traumatismes, mais remercie chaque jour pour sa vie qui lui a été donnée en cadeau.

TRADUIT ET ADAPTÉ PAR S. KOEN