12 Kislev 5780‎ | 10 décembre 2019

La paracha au féminin : La potion coeur

Un petit gabarit…

Charlotte Heffelmire, une Américaine de 19 printemps, n’a rien d’une haltérophile. Mais alors, vraiment rien. De taille moyenne, et plutôt menue, on l’imagine tout juste capable de soulever quelques sacs de vêtements au retour d’une virée shopping fructueuse au centre commercial du quartier. C’est pourtant bien elle qui, afin novembre 2016, défraie la chronique américaine en soulevant l’imposant pick-up enflammé qui menace d’écraser son père. Ce fameux jour, Eric Heffelmire s’adonne à l’un de ses passe-temps favoris dans le garage familial : couché à plat-ventre, deux trois tournevis en main, il s’affaire à bricoler son bon vieux utilitaire de la marque GMC. Sauf que les cales de sécurité chargées de maintenir le véhicule en l’air, cèdent brusquement, et voilà que notre mécano du dimanche se retrouve emprisonné sous une masse d’acier de plus d’une tonne. Et comme un malheur arrive rarement seul, un début d’incendie se déclare dans le garage… …

mais une force herculéenne !

Au comble de la panique, Heffelmire père fait la seule et unique chose qui lui reste à faire dans de telles circonstances : il hurle au secours. Dix minutes plus tard, alors que tout espoir semble perdu, ses cris étouffés parviennent aux oreilles de sa fille Charlotte, laquelle se précipite aussitôt sur les lieux. Ni une ni deux, la voilà qui s’approche du châssis du véhicule en proie aux flammes et, mue par une force herculéenne, parvient à le soulever suffisamment pour permettre à son père de s’en dégager. Mais sa « mission impossible » ne s’arrête pas là. Craignant que les flammes n’atteignent le réservoir du pick-up, ce qui se solderait par une explosion fatale, Heffelmire fille mobilise une fois de plus les muscles qu’elle n’a pas pour tirer le monumental véhicule du garage en direction de la cour arrière. Et après avoir évacué sa grand-mère et sa nièce qui se trouvaient dans la villa familiale, notre héroïne a regagné le garage pour tenter de combattre les flammes avec un tuyau d’arrosage en attendant l’arrivée des pompiers. Lesquels, après avoir félicité son incroyable bravoure et présence d’esprit, se sont empressés de lui accorder le Citizen Lifesaving Award. Une récompense décernée aux citoyens américains qui se démarquent par leur courage pour sauver la vie d’autrui.

Un secret difficile à percer

Aussi spectaculaire qu’il nous paraisse, l’exploit réalisé par Charlotte Heffelmire n’est pas unique en son genre. La rubrique « faits divers » de la presse à sensation accueille, quoique plutôt rarement, des cas similaires de performances physiques improbables réalisées par des individus de petits gabarits sous des circonstances exceptionnelles. Telles ces deux adolescentes de 16 et 14 ans qui, en 2003, parvinrent à soulever le monstrueux tracteur qui écrasait leur père. Ou encore cette mère capable de soulever la Chevrolet Impala qui emprisonnait son fils, le temps que deux de ses voisins ne parviennent à réinstaller le cric qui s’était affaissé. Mais quel est donc le secret de ces individus ? Selon la théorie populaire, ces démonstrations de force extrêmes seraient dues à un surplus d’adrénaline secrétée par l’organisme en cas de situation de vie ou de mort. Mais la plupart des études scientifiques réalisées sur le sujet ne parviennent pas à établir de lien assez probant entre cette hormone et l’ampleur de la force mobilisée par ces héros et héroïnes d’un jour. Il est donc grand temps de nous pencher sur la Paracha de la semaine pour y découvrir une approche fascinante sur la question.


Le puits et la pierre

La Torah nous raconte que lorsque Yaakov arrive à Padan Aram, il rencontre des bergers attroupés autour d’un puits surmonté d’une pierre. S’étonnant de leur oisiveté, il les exhorte à abreuver au plus vite leurs troupeaux respectifs pour ensuite les mener de nouveau au pâturage. Ces derniers lui expliquent alors que ladite pierre est si lourde qu’elle ne peut être soulevée que par tous les bergers environnants, dont certains ne sont pas encore arrivés. Sur ces entrefaites, Rachel arrive avec le menu bétail de son père. Et lorsque Yaakov l’aperçoit, il s’avance aussitôt vers le puits, et fait rouler la pierre de dessus l’ouverture du puits pour abreuver son troupeau. Cette même pierre qui exigeait l’effort conjoint d’un grand nombre de bergers certainement athlétiques… Et nos commentateurs de s’étonner : comment un homme qui vient de passer quatorze ans de sa vie à la Yéchiva de Chem à exercer, non pas ses muscles, mais ses seules méninges, peut-il mobiliser la force herculéenne nécessaire à un tel exploit physique ? Pour élucider ce mystère, le Rav Yaakov Neiman, auteur de l’ouvrage Darké Moussar, nous invite à redécouvrir un vers du poème que nous chantons à Chemini Atséret, à l’occasion du Tikoun Haguechem, la prière pour la pluie : « Yi’had Lév, Vayaguel Even – il concentra son cœur puis fit rouler la pierre ». Un vers qui fait bien évidemment référence à l’épisode biblique que nous venons d’aborder ; l’exploit de Yaakov face aux bergers.


L’atout cœur

Comme le souligne le Rav Yaakov Neiman, le secret de la force prodigieuse de notre patriarche ne réside pas dans la mobilisation inouïe de ses biceps ou de ses avant-bras ; il tient uniquement à « la concentration de son cœur ». Mais que signifie cette expression ? Comme chacun le sait, le cœur est le siège de toutes nos volontés, de toutes nos motivations, chacune de ces dernières nous propulsant vers l’accomplissement d’une telle ou telle tâche. Le problème, c’est que ces volontés et ces motivations nourries par notre cœur ne sont parfois pas assez puissantes. Et c’est ce qui va nous conduire à la procrastination, voire à l’inaction. Prenons l’exemple de ces bergers assis les bras croisés autour du puits. Ont-ils la volonté d’abreuver leur troupeau ? En théorie, oui. Mais, dans la pratique, ils ne voient absolument aucun inconvénient à patienter plusieurs heures jusqu’à ce que l’ensemble de leurs collègues se réunissent sur place. Autrement dit, leur cœur nourrit une certaine motivation, mais celle-ci n’est pas assez brûlante pour les pousser immédiatement à l’action. Rien ne résiste à la volonté À l’inverse, le cœur de notre patriarche Avraham est exclusivement focalisé sur une seule et même mission : la volonté absolue d’accomplir un acte de bonté envers Ra’hel, qui est la nièce de sa mère, et envers ce bétail assoiffé, qui appartient à son oncle. Et c’est parce que cette motivation d’altruisme envers les membres de sa famille est si forte et si manifeste en lui, qu’il parvient à dégager en lui des forces physiques insoupçonnées pour traduire sa volonté dans l’action. La grandeur de Yaakov est donc d’avoir su canaliser toutes les motivations de son cœur envers un seul et même objectif ; celui de voler au secours d’un proche parent, et de son troupeau. C’est cette capacité que l’auteur du Tikoun Haguechem salue à travers l’expression « Yi’had Lev ». Et comme l’ajoute le Rav Issakhar Frand, c’est cette même capacité qui permet à des hommes et à des femmes qui n’ont pourtant rien d’athlétiques de soulever qui des tracteurs, qui des pick-up GMC, qui des Chevrolet Impala… Parce que, comme Yaakov nous l’a démontré dans notre paracha, quand votre cœur se concentre de toutes ses fibres envers un objectif qu’il juge digne — en l’occurrence celui de sauver un être cher d’une mort certaine — votre corps, lui, se déclare subitement prêt à se dépasser. À pousser toutes les limites naturelles qui étaient les siennes. Et à accomplir des exploits dont vous ne vous seriez jamais cru capable.


Quand le cœur veut, le corps peut

Notre vie de filles, femmes et mères d’Israël nous place face à bien des défis. Les uns sont plutôt prosaïques… Comme le devoir de nous débarrasser de ces vilains kilos en trop emmagasinés après les fêtes. Comme l’urgence de rendre un devoir par correspondance avant la dernière deadline. Ou comme le challenge de garder une maison ordonnée durant les longs mois d’hiver où l’option du jardin public est close. Les autres sont nettement plus idéalistes… Comme le pari de mener une conversation téléphonique entière avec votre meilleure amie (1 heure 45 minutes et 22 secondes) sans jouer les mauvaises langues. Comme l’enjeu de forger une relation bienveillante avec un ado revêche. Ou comme la gageure d’entretenir son couple en dépit de la routine. Mais le dénominateur commun de tous ces défis, et des innombrables autres qui jalonnent notre existence, est le fait qu’ils nous paraissent inaccessibles et insurmontables. C’est là que le message véhiculé par notre Paracha prend tout son sens. Il nous rappelle qu’il n’est pas forcément nécessaire d’avaler une dose de potion magique (ni encore moins de tomber dans la marmite du druide quand on est petite…) pour être dotée de la force physique, morale et émotionnelle nécessaire pour braver ces challenges. Il faut plutôt être en mesure de mobiliser toutes les fibres de son cœur dans la poursuite de cet objectif que l’on juge digne. Quant aux muscles, ils finiront par suivre. Parce que quand le cœur veut, alors le corps peut. Et c’est bien là la plus magique de toutes les potions du monde…

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