16 Kislev 5780‎ | 14 décembre 2019

La paracha au féminin : La vie est belle

Par Ora Marhely

127 ans de tragédie

Si l’on devait rédiger un titre percutant et accrocheur pour résumer les cent vingt-sept ans de vie de Sarah, il y a fort à parier que les adjectifs « tragique », « tourmenté » et « tumultueux » se bousculeraient à notre esprit. Mariée à l’âge de vingt cinq ans, notre matriarche subit les affres de la stérilité alors que ses propres cousines sont toutes devenues mamans au tendre âge de huit ans. Vrai, elle a la chance de vivre aux côtés d’un être aussi exceptionnel que notre patriarche Avraham. Mais n’oublions pas qu’elle se trouve aussi aux premières loges quand il s’agit de partager ses innombrables pérégrinations… À peine installée dans un endroit, la voilà qui doit de nouveau plier bagage pour errer vers l’inconnu. La famine la mène en Égypte, un voyage qu’elle fera dans le confort douteux d’une malle. Repérée par les douaniers locaux, elle se retrouve enfermée dans le palais royal, à la merci d’un roi de bien sinistre renommée. Elle échappe de justesse à ses griffes, mais son soulagement sera de bien courte durée. C’est que son époux se retrouve bientôt impliqué dans une bataille opposant les neuf plus grandes puissances de l’époque. Peut-on s’imaginer l’angoisse qui l’étreint le jour où ce dernier leur déclare la guerre avec pour seule armée son intendant Eliézer ? Mais ce n’est pas tout. Elle ne tardera pas à revivre le cauchemar pharaonique lorsqu’elle sera prise en captivité par le non moins sinistre Avimélekh. Et comme si les épreuves qu’elle subit ne lui suffisent pas, elle choisit délibérément d’inviter au sein de sa propre demeure une rivale. Laquelle, ayant conçu aussitôt, n’aura de cesse que de la diminuer en lui rappelant sa stérilité.

Un long fleuve tranquille ?

Le seul rayon de lumière qui éclaire cette existence tourmentée est bien sûr la venue au monde miraculeuse d’Its’hak à un âge où tout espoir de maternité semble être définitivement enterré. Mais elle ne goûtera à ce bonheur que pendant trente-sept ans. Car même si Its’hak échappera finalement au bûcher où son père l’a mené, elle-même ne saura jamais qu’un bélier a pris sa place dans les flammes. Elle succombera à l’ultime dessein du Satan qui la bercera dans la terrible illusion du contraire. Pourtant, force nous est de constater que cette bien lugubre nécrologie que nous venons de brosser n’est en rien fidèle à celle que la Torah lui consacre au premier verset de la section de la semaine : « La vie de Sara fut de cent ans et vingt ans et sept ans ; telles furent les années de la vie de Sarah » (Béréchit 23, 1). Car comme le souligne Rachi dans son célèbre commentaire, la redondance de l’expression « la vie de Sarah » n’est qu’apparente ; elle vient rendre un superbe hommage à notre matriarche en décrivant ses cent vingt-sept ans de vie comme étant… « Toutes égales pour le bien » ! Aucune allusion aux souffrances, épreuves et pérégrinations essuyées par Sarah ! En lisant le « titre percutant et accrocheur » choisi par le maître de Troyes pour résumer sa vie, on a comme l’impression que celle-ci fut un long fleuve tranquille… Ce qui fut loin d’être le cas ! Mais alors comment interpréter une déclaration aussi déroutante ?

La métaphore du cédrat

Pour élucider ce mystère bibliojournalistique, le Rebbe de Slonim cite un passage du Midrach dans lequel notre matriarche Sarah est comparée au cédrat : « Vous prendrez, le premier jour, du fruit de l’arbre hadar — Le fruit de l’arbre hadar se réfère à Sarah, elle que le Tout-Puissant a gracié d’une bonne vieillesse, comme il est écrit : “Avraham et Sarah étaient âgés” (Béréchit 18, 11) » Comme le souligne le Talmud (traité Soucca p.35/a), l’une des caractéristiques marquantes du cédrat est le fait qu’il provient d’un arbre dont le bois et le fruit possèdent le même goût. Cela dit, il est certain que l’intensité dudit goût n’est pas identique dans les deux cas. Autrement dit, si l’envie vous prenait de croquer dans le tronc de l’arbre hadar, le résultat ne sera évidemment pas aussi savoureux que si vous dégustiez un cédrat bien mûr. Ce ne sera qu’un léger avant-goût de la saveur si particulière du cédrat puisque le tronc est sec et râpeux, tandis que la chair du fruit, elle, est tendre et parfumée. Pour le Rebbe de Slonim, l’arbre hadar n’est autre qu’une métaphore de la vie humaine. En effet, bien que cette dernière soit souvent ponctuée de défis et de tribulations en tous genres, pour l’être animé d’une foi authentique, ces dernières s’inscrivent dans un projet divin magistral qui a pour finalité le Bien. À l’image du bois de l’arbre hadar présentant un avant-goût du fruit lui-même, les épreuves traversées par l’homme sont loin d’être dénuées de sens ; elles forment en fait le processus qui va finalement aboutir à la révélation du Bien. Lequel est symbolisé par le savoureux fruit qu’est le cédrat. Certes, nul n’a jamais dit qu’une épreuve est facile à vivre, tout comme nul ne dira jamais que le tronc de l’arbre hadar est agréable à la consommation. Mais le fait est que ce même bois aride et rêche est tout de même doté d’un goût identique au fruit savoureux qu’il finira par produire ! À l’image de l’épreuve qui n’est autre qu’un tremplin vers un résultat positif.

Le choix de la foi

Revenons à présent à notre matriarche. Il est vrai que d’un point de vue purement objectif, la vie de Sarah fut loin d’être un long fleuve tranquille. Et il est vrai que les moments de joie qu’elle connut furent bien plus rares que les épreuves qui l’assaillirent tout au long de son existence. Pourtant, Sarah fut un choix courageux ; elle prit la ferme résolution d’accueillir les instants de douleur avec la même attitude positive qu’elle vécut ses parenthèses de bonheur ! Quelles que furent les circonstances auxquelles elle se heurta, elle ne cessa jamais de proclamer — et surtout de croire — au leitmotiv voulant que « tout ce que fait Hachem est pour le bien » ! Et si elle fut capable d’un tel exploit, c’est parce qu’elle sut déceler dans chacune de ses tribulations la finalité positive pensée et orchestrée par le Miséricordieux. Aussi, à travers sa foi à toute épreuve, Sarah nous rappelle ce cédrat, le seul et unique fruit issu d’un arbre dont le bois et le fruit possèdent le même goût. Ce cédrat qui, plus que tout autre fruit, nous invite à souligner le lien qui existe entre le « tronc » et le « fruit ». Entre le processus et le résultat. Entre les épreuves qui ont jalonné sa vie et le Bien — souvent caché, rarement révélé — auquel elles ont conduit.

« Toutes égales pour le bien »

Et c’est dans le sillage de cette belle métaphore que s’inscrit le célèbre commentaire de Rachi décrivant les cent vingt-sept ans de vie de Sarah comme étant « toutes égales pour le bien » ! Car le maître de Troyes ne cherche en aucun cas à rédiger une nécrologie objective de la tumultueuse existence de notre matriarche ! Il désire simplement nous révéler sa philosophie de vie. Et le secret de son incroyable résilience ; l’art d’avoir vécu tous les événements de sa vie — des plus dramatiques au plus euphoriques — avec la ferme conviction qu’ils sont tous… égaux pour le bien. Alchimiste d’un tout autre genre, notre matriarche Sarah avait donc découvert la formule subtile d’un parfum capable d’embaumer son existence d’une fragrance constante et permanente. Un parfum capable d’absorber les relents désagréables de l’épreuve. Un parfum fleurant une foi à toute épreuve en la Bonté divine. Et c’est là un parfum qu’elle nous a, par bonheur, laissé à nous, ses descendantes, en héritage éternel. Un parfum nommé… « La Vie est Belle ». Et qui, soit dit en passant, est hautement plus suave que son homonyme composé par Lancôme…