14 Kislev 5780‎ | 12 décembre 2019

Supplément Torani : les dix épreuves d’Avraham

Chlomo Messica

Nos Sages enseignent qu’Avraham, notre ancêtre, a été soumis à dix épreuves par le Maître du monde (Pirké Avot 5, 3). Selon certains commentateurs, la première de ces épreuves apparaît dans les premiers mots de notre paracha : « Pars pour toi de ton pays, de ton lieu natal, de ta maison paternelle, vers le pays que Je t’indiquerai » (Béréchit 12, 1). Ces dix épreuves étaient destinées à déterminer la capacité d’Avraham à obéir aux ordres divins. En lui ordonnant de quitter son lieu natal sans lui indiquer sa destination, D.ieu souhaitait ainsi multiplier la récompense du patriarche, pour s’être plié aveuglément à Son ordre sans même connaître le lieu où il se rendait (Rachi loc. cit.).

« Accepter » les décisions divines

Dans la michna des Pirké Avot précitée, nos Sages soulignent qu’Avraham « a surmonté toutes ces épreuves », et Rachi (cité dans Tossefot Yom Tov) explique que cela signifie qu’il « n’a pas mis en doute Ses décisions ». De fait, obéir à D.ieu et accomplir Ses commandements constituent certes un mérite notable. Mais Avraham alla bien au-delà de cette simple obéissance : non seulement il réalisa l’ordre divin, mais de surcroît, il le fit sans la moindre réticence, convaincu que tout ce qu’Il exigerait de lui serait pour son propre bien. On pourrait comparer cette attitude à celle d’un autre grand personnage, Iyov (Job), qui fut comme nous le savons, durement éprouvé par la vie. Lorsque les malheurs se sont abattus sur lui, le Texte témoigne à son sujet : « En dépit de tout, Iyov ne pécha pas avec ses lèvres » (Iyov 2, 10). Le Talmud (Baba Batra 16/a) interprète ce verset en déduisant : « Avec ses lèvres il n’a certes pas péché, mais il l’a fait dans son cœur » – doutant de la justesse des décrets divins. Or, chez Avraham, de tels doutes n’avaient pas leur place dans son cœur : il acceptait toutes les décisions du Créateur, et même lorsqu’Il lui a enjoint de sacrifier son fils, il s’y est plié avec zèle et la même ardeur que s’il allait au-devant d’un événement merveilleux.

Le véritable enjeu des épreuves

Comme nous l’avons souligné, de nombreux commentateurs – au nombre desquels le Rambam – considèrent que la toute première épreuve d’Avraham fut son départ de
son lieu natal vers une terre inconnue. Or, nous savons qu’à l’époque où il a vécu à Our-Kasdim, le cruel roi Nimrod l’avait fait jeter dans une fournaise parce qu’il refusait de renier sa foi en un D.ieu unique. Le Maître du monde le sauva alors des flammes, dont le patriarche sortit intact. D’après d’autres commentateurs (voir Barténoura sur place), c’est effectivement cet épisode que l’on doit compter comme la première des épreuves d’Avraham. Pourquoi donc, d’après Rambam, cet événement ne mérite-t-il pas d’être considéré comme l’une des épreuves d’Avraham ? C’est qu’en vérité, une épreuve ne mérite ce nom qu’à partir du moment où son enjeu peut impliquer des doutes, une perplexité susceptible de détourner l’individu de sa mission. Or,
lorsque le terrible Nimrod menaça de jeter le patriarche dans une fournaise s’il refusait de renier sa foi, celui-ci ne fut assailli d’aucun doute : puisqu’il avait acquis l’absolue certitude que le monde est régi par un D.ieu unique, n’était-il pas évident qu’il devait être prêt à mourir pour Lui ?! Et si aucun doute ne persistait, pourquoi ne se serait-il pas jeté dans les flammes ? Il ne s’agissait donc pas d’une « épreuve » à proprement parler : il s’est simplement retrouvé dans une situation extrêmement douloureuse, mais à laquelle il ne pouvait réchapper.

Renoncer à sa « logique »

En revanche, pour l’épreuve de « Lekh Lékha » – quitter son pays pour se rendre dans une terre inconnue – de nombreux doutes a uraient pu
l’assaillir. En effet, le verset témoigne qu’à ‘Haran, Avraham et Sara avaient « fait des âmes », ce qui signifie qu’ils avaient converti de nombreux hommes et femmes et les avaient convaincus d’adhérer à leur foi, « les faisant entrer sous les ailes de la Chékhina » (Rachi). Or, en quittant son pays, toute cette saine activité prendrait fin. En outre, une partie non négligeable de leurs disciples ne se sont vraisemblablement pas joints au voyage, et sont restés séparés de leurs maîtres, baignant dans un climat voué à l’idolâtrie ! Pour Avraham et Sara, tout quitter ne revenait-il pas à renoncer à eux et à tourner le dos à ce pour quoi ils avaient consacré leur vie ?! Telle était l’épreuve de « partir », pour laquelle Avraham aurait eu d’excellentes raisons de se fier à son sens logique plutôt qu’à l’ordre divin. Or, c’est précisément en cela que tient le plus rude des « épreuves » pour tout individu : aller à l’encontre de son propre entendement, de ce que le « sens commun » semble lui indiquer, pour se vouer corps et âme à la volonté du Créateur. A cet égard, nos Sages prescrivent de « remercier [D.ieu] pour les malheurs aussi bien qu’on le fait pour les bonheurs » (Bérakhot 9, 5). En effet, à partir du moment où l’on admet que tout ce que D.ieu suscite au monde, tout ce qu’Il accomplit et nous ordonne de faire est nécessairement bon, le bien et le mal ne devraient plus être considérés comme des insolubles antinomies : ils ne sont que l’expression de la volonté divine, qui s’exprime parfois par des événements qui nous paraissent heureux, et d’autres fois par des circonstances qui nous semblent plus douloureuses… (D’APRÈS VEHIGADTA).