15 Tishri 5782‎ | 21 septembre 2021

Le secret de la longévité de Grand-Mère Madeleine

Grand-Mère Madeleine était âgée d’au moins 110 ans lors de son décès. C’est après de si nombreuses années chargées de bonnes actions et de Crainte du Ciel que Madame Madeleine adressa son dernier sourire à la Chekhina (Présence divine), et rendit sa noble âme aux mains du ToutPuissant. Ses petits-enfants, arrière-petitsenfants et arrière arrière-petits-enfants, sont pour la plupart des érudits en Torah renommés, des Raché Yéchivot, des Av-BetDin (Présidents de Tribunal rabbinique) et des rédacteurs de livres de Torah célèbres. Grand-Mère Madeleine avait eu 13 fils et filles, mais le jour de son décès, seuls deux d’entre eux l’accompagnèrent, les plus jeunes, Sarah, âgée de 75 ans et Its’hak, âgé de 80 ans. Ses autres enfants avaient quitté ce monde à un âge avancé, bien longtemps avant elle. Une multitude de petits-enfants, d’arrière-petits-enfants et d’arrière-arrièrepetits-enfants la raccompagnèrent vers sa dernière demeure. Ils vinrent ainsi rendre hommage à cette femme pudique, quelque peu mystérieuse, à l’inhabituelle longévité sur laquelle planait un récit inconnu… Un secret qui fut dévoilé 10 ans avant son décès à son petit-fils Avraham Gvirts, directeur d’une Yéchiva Ketana à Jérusalem. Le dernier jour des chiva, le Rav Gvirts demanda à prendre la parole afin de raconter un épisode qu’on « ne connaissait pas encore de Grand-Mère Madeleine ». « Chers frères et sœurs, oncles et tantes, chers amis ! Nous avons déjà tout entendu sur Grand-Mère. Sa tsniout, son visage rayonnant, sa générosité. Tout. Presque tout…

Sur ses 75 années de veuvage qui lui furent difficiles. Mais elle était notre rayon de soleil. Elle donnait à chacun le sentiment affectueux qu’elle était sa Mamie, la sienne uniquement. Je n’ai pas personnellement connu Grand-Père Avraham sur le nom duquel je suis nommé, mais Grand-Mère Madeleine racontait qu’il était humble et se suffisait de peu comme Moché Rabbénou. Il y a 10 ans, le jour de son centième anniversaire, je suis allée rendre visite à GrandMère au village. Je suis descendu du bus, et je pouvais déjà l’apercevoir de loin, assise dans un coin ombragé de son balcon et occupée à trier du riz. Elle cuisinait beaucoup car elle recevait toujours des invités. Elle se réjouit à ma vue, et avec un empressement digne de Sarah Iménou elle se hâta de me servir un verre d’eau froide, du café et quelques biscuits. Elle me demandait toujours : “Rav Avram, comment vont tes élèves ? Ils avancent ? Ils sont travailleurs ? Veille, Rav Avram, à ce qu’ils n’aient pas faim. Un enfant affamé ne peut étudier comme il faut”. Je l’apaisais alors : “GrandMère, ne t’en fais pas, les réfrigérateurs de la Yéchiva sont pleins à craquer. Et s’il manque une fois du beurre, on tartine de la margarine, personne ne va se coucher affamé ‘hass véchalom”.

Pendant que je dégustais mon café, je me suis armé de courage et j’ai posé à GrandMère la question qui éveillait tellement ma curiosité : “Grand-Mère, je lui ai demandé, que tu puisses vivre encore de nombreuses années, mais dis-moi, je t’en prie, quel est le secret de ta longue vie ? La sérénité, le don, la joie peut-être ? Vous n’allez pas me croire, mais GrandMère n’a pas cherché à éviter la question. Je pouvais lire dans ses yeux une ardente volonté de nous révéler le secret que nous cherchions tous à connaître. Elle a posé les grains de riz, a fermé les yeux et s’est mise à raconter.

“Mon cher Rav Avram, j’ai élevé mes enfants à Jérusalem du début du siècle dernier. C’était l’époque de la Première Guerre Mondiale, les Turcs combattaient les Anglais et essayaient de s’approprier le pays. Les Anglais, comme on le sait, ont gagné et repoussé l’occupation ottomane. C’étaient des jours très pénibles, de siège et de famine. Jérusalem a dû alors souffrir de nombreux morts, de chômage et de pauvreté. Grand-Père Avraham devait nourrir six enfants maigres et maladifs et une jeune épouse qui les faisait grandir difficilement. J’étais alors une jeune femme, plutôt faible, qui avait grandi depuis son jeune âge sans ses parents, qui avaient décédé du typhus. Je savais que seul un mariage précoce pouvait m’aider à guérir le deuil et la souffrance de mon enfance et de ma jeunesse. Je me suis mariée à l’âge de 17 ans, et à 25 ans j’avais déjà six enfants à ma charge, parmi lesquels deux jumelles. Grand-Père Avraham se réveillait à l’aube, priait à la Synagogue de la ‘Hourva de Rabbi Yéhouda Ha’hassid, puis se hâtait d’aller gagner son pain. Il était tour à tour porteur, puiseur d’eau, maçon, agriculteur, boulanger… Il ne refusait aucun travail, l’essentiel étant d’arriver le soir avec un pain ou un demi, selon la bénédiction du Ciel… Parfois, il rapportait aussi un peu de lait. Aussitôt à son arrivée, il prenait le couteau et coupait le pain en huit tranches. Une tranche par enfant. C’était le menu quotidien. Lorsque nous étions plus riches, nous trempions cette tranche de pain dans l’huile d’olive ou le sucre, mais en général les enfants la dégustaient trempée dans un verre de thé trouble. Cette maigre ration de pain était bénie dans leur estomac et a suffi miraculeusement à les faire vivre toute cette période…

Mais Grand-Père était à bout de forces. A 30 ans, il avait l’air d’en avoir 60. Ses cheveux avaient blanchi et son corps était maigre. La fine tranche de pain lui donnait cependant la force de survivre et d’affronter encore une journée de travail. Un jour, Grand-Père revient de son travail, coupe le pain en 8 morceaux et me dit : “Madeleine, tu as l’air malade, tu es blanche. Tu es très maigre. Je me fais du souci pour toi”. Grand-Père me sert la tranche de pain et me demande : “Lave-toi les mains, ma chère femme, je veux te voir manger et te renforcer, j’ai le cœur brisé de te voir maigrir et te dessécher…” “Non, je n’ai pas faim, j’ai répondu à ton grand-père, je me sens bien, ma pâleur doit provenir de la fatigue, pas de la faim…” Ton grand-père, Rav Avram, était un tsadik à l’âme noble. Il a alors enfoncé sa tête entre ses mains et a éclaté en sanglots. “Je sais, Madeleine, maintenant j’ai compris que depuis de nombreuses semaines tu ne manges que des miettes, je sais que tu mets ta tranche de pain de côté et la partages entre les enfants dans la journée. Tu t’affames afin de les faire vivre. Et moi, Maître du monde, je viens seulement de le remarquer. Oh, mon Père Qui est au ciel, aie pitié de moi, de mon esprit obtus. La pauvreté abrutit, comment ai-je pu laisser ma femme affamée durant des semaines ?” Grand-Père avait le cœur brisé. La charge était lourde pour lui, et c’est seulement alors qu’il avait découvert la vérité. Je m’étais abstenue de manger, afin de nourrir les enfants, mais j’avais gardé cela secret afin de ne pas lui faire de la peine. “Madeleine”, a dit alors ton grand-père les larmes aux yeux “je te donne tous mes mérites et mes Mitsvot, si j’en ai, et si j’ai le mérite de bénir, alors que le Tout-Puissant te donne une vie longue et agréable jusqu’à près de 120 ans !!! Par le mérite de la faim et de la peine que tu as supportées, puissestu vivre, ma femme, des jours d’abondance et de joie entourée de petits-enfants et d’arrière-petits-enfants. Quant à moi, pauvre de moi, je ne sais pas si je pourrai mériter cela…”

Le Rav Gvirts essuya une larme et continua le hesped : « Grand-Père est décédé jeune. Qui peut comprendre les calculs du Ciel ? Et GrandMère, qui a élevé 13 jeunes orphelins, a pu jouir d’une longue vie. Et si vous permettez, cela me fait penser à un Midrach sur Parachat Noa’h : “Noa’h le Tsadik distribua la nourriture aux animaux de la Téva, et connaissait la nourriture convenant à chaque espèce. Il remarqua à un certain moment que l’”oiseau de sable” ne mangeait pas, et ne réclamait pas sa nourriture, mais se faisait petit et se recroquevillait dans son coin avec humilité. Noa’h lui demanda : Pourquoi ne demandes-tu pas à manger ? L’oiseau répondit : “Je t’ai vu affairé à nourrir les autres animaux et je ne voulais pas te déranger à devoir me nourrir moi aussi…”. Noa’h le bénit alors qu’il vive éternellement, et cette bénédiction se réalisa. Chère Grand-Mère Madeleine, nous n’avons pas de doute que tu es toi aussi en train de jouir d’une vie éternelle de plaisir infini sous le Trône Céleste, avec Grand-Père Avraham. Grand-Père le Juste a décrété, et Hachem a accompli. Ta faim dans la Jérusalem d’antan a donné la vie et donne encore la vie à de nombreuses centaines de descendants aspirant à te ressembler… ». Puis on récita le Kadich.

Traduit et adapté par S.Koen