17 Heshvan 5780‎ | 15 novembre 2019

Chabbat Ki Tetsé : La récompense des mitsvot

Yonathan Bendennoune

Dans notre paracha, la Torah énonce le précepte de chiloua’h hakén, qui consiste à chasser la mère oiseau avant de s’emparer de ses œufs ou de ses oisillons. Et de la sorte, précise le verset, « tu seras heureux et tes jours se prolongeront » (Dévarim 22, 7).

Dans le contexte de cette mitsva, le Talmud (‘Houlin 142/a) cite l’avis de Rabbi Yaacov, selon lequel « il n’y a pas de récompense aux mitsvot dans ce mondeci » – c’est-à-dire qu’aucune gratification n’est attribuée ici-bas aux hommes pour le respect des commandements divins. S’il en est ainsi, comment comprendre l’énoncé pourtant clair de notre verset : « afin que tu sois heureux et que tes jours se prolongent » ? C’est en vérité une référence à la récompense attendant l’homme dans le monde futur : « “Afin que tu sois heureux” – dans le monde qui n’est que bonheur ; “Afin que tes jours se prolongent” – dans le monde éternel. » Les anthropomorphismes L’idée énoncée ici par Rabbi Yaacov met en évidence une distinction fondamentale entre deux types de réalités, qui constitue un principe fondamental relatif à toute la Torah.

Le Rambam, dans la première partie de son Guide des Égarés, s’étend longuement sur la question des anthropomorphismes. Ce terme très technique évoque en vérité une idée bien simple, à savoir le fait d’attribuer à D.ieu des caractéristiques humaines et, plus généralement, des qualités matérielles. Dans cette longue partie de son ouvrage, Maïmonide explique ainsi que chaque expression que l’on trouve dans la Torah, qui implique un certain attribut matériel et qui est rattaché à D.ieu, ne peut et ne doit pas se comprendre littéralement. Il s’agit en fait de sortes d’homonymes – appelées encore des amphibologies – utilisés par le Texte pour évoquer certains « actions » divines d’une manière perceptible à l’entendement humain, mais qui ne correspondent nullement à leur réalité véritable. Cette idée bien connue paraît aujourd’hui relever de l’évidence : nous comprenons tous bien qu’aucune forme de matérialité ne peut être attribuée à D.ieu, qui est un Être de pure spiritualité, n’étant nullement sujet aux accidents de l’existence physique. Mais force est de constater que ce principe fondamental n’a rien d’un truisme, et que l’on a encore trop souvent tendance à céder aux facilités de ces anthropomorphismes…

Les données de l’expérience

De fait, l’esprit humain fonctionne, de manière très sommaire, sur la base de conceptualisations : nous percevons la réalité environnante à l’aide de nos sens, nous en dégageons une certaine expérience et ces phénomènes ainsi perçus s’inscrivent dans notre esprit sous la forme de concepts. C’est ainsi que s’élaborent notre perception et notre compréhension du monde extérieur, et que se structure finalement notre intelligence. Même si l’on admet l’existence chez l’homme d’une certaine pensée a priori, celle-ci peut cependant se greffer uniquement sur des données de l’expérience, sans pouvoir subsister à l’état de « pur esprit ».

En somme, cela signifie que notre intelligence est capable de saisir uniquement les phénomènes qui s’offrent à son expérience, mais elle demeure bien incapable de se projeter sur une réalité qui dépasse la sienne. Par conséquent, notre perception de la spiritualité est forcément faussée, puisque notre entendement n’a tout simplement pas accès à cette dimension. Pour en parler, nous sommes bien obligés d’avoir recours à des images et métaphores en tous genres, qui « illustrent » en quelque sorte cette réalité dépassant le champ de notre expérience. Mais en définitive, ces images doivent être prises exclusivement en tant que comparaisons, sans nul rapport avec la réalité évoquée.

Des dimensions incommensurables

À cet égard, lorsque nous évoquons le fait que D.ieu « voit », « entend », « comprend » ou interagit avec l’homme, nous avons instinctivement tendance à nous représenter ces actions à la manière dont nous-mêmes les produisons : nous L’imaginons en train « d’observer » nos actions, en train « d’écouter » attentivement nos prières et de « S’émouvoir » de leur ferveur. C’est là qu’intervient Maïmonide en soulignant que les actions divines et humaines sont littéralement incommensurables – c’est-à-dire que les unes relèvent d’un ordre n’ayant aucune commune mesure avec les autres. Et si l’on est bien contraint d’en parler, on doit cependant rester conscient du fait que notre esprit est par nature imperméable à ces dimensions d’un autre monde. En ce sens, le Talmud affirme qu’« il n’y a pas de récompense aux mitsvot dans ce monde-ci ». En effet, la teneur et la valeur des mitsvot appartiennent à un ordre purement spirituel : bien qu’étant accomplies dans un monde matériel et en grande majorité par des moyens physiques, la portée de ces actions relève strictement d’une dimension spirituelle. Si bien que cette portée – que nous appelons « récompense » – ne saurait prendre corps dans la réalité du monde matériel. Aussi, lorsque la Torah promet la longévité en conséquence du respect d’une mitsva, il ne peut que s’agir d’un autre type de longévité que celle que nous connaissons ici-bas, ayant avec celle-ci uniquement un rapport « métaphorique ».