16 Elul 5779‎ | 16 septembre 2019

Voir plus clair, avec le rav Lionel Cohn La honte devant la faute, élément d’élévation spirituelle

Le prophète Yehezkel, en admonestant le peuple, évoque une vision qui lui est apparue : « Pour toi, fils de l’homme, expose, devant la maison d’Israël, le Temple, pour qu’ils aient honte de leurs fautes, qu’ils en mesurent le plan. S’ils ont honte de ce qu’ils ont fait, présente- leur le plan et dessine l’organisation… » (43,10-11). Le commentateur Malbim (19e siècle) explique ainsi ces deux versets : (L’Eternel s’adresse ainsi au prophète) et lui ordonne de dire aux enfants d’Israël qu’il a vu le Temple, construit et achevé – qui est érigé dans sa splendeur devant l’Eternel, et seules les fautes du peuple empêchent qu’il soit reconstruit. Alors s’ils ont honte de leurs fautes et se repentent bien vite, ils verront le Temple de l’avenir, dans sa gloire » (Malbim, loc. cit.). La honte, est-ce une faiblesse, un constat d’échec, ou plutôt le germe d’un combat ? Le Talmud nous dit que les enfants d’Israël sont remarquables par 3 qualités : miséricordieux, généreux, sensibles
à la honte » (Yebamoth 79a). Il importe d’analyser ce phénomène. La honte, assurément, est une prise de conscience d’une difficulté, de la rencontre entre la liberté que l’on a utilisée négativement et la vision de l’absolu. En se mesurant à l’Infini, la liberté se sent honteuse. C’est ce qu’affirme Adam le premier homme : avant la faute, la Torah nous dit que le premier couple était nu, « et ils n’avaient pas honte », mais après la faute, Adam dit : « J’ai eu peur, parce que je suis nu, et je me suis caché » (Beréchith 3,10). La faute implique la honte qui, consciente, devient crainte. Ici, doit se traduire la source de la vie morale, selon la Torah. Le Maharal souligne dans son explication de la faute d’Adam que la honte ne s’affirme que devant le Créateur. « Ce n’est qu’après l’appel divin qu’il exprime sa crainte d’être découvert devant D.ieu. » (Gour Aryeh sur Beréchit 3,10). L’appel de la transcendance révèle la honte. Toute la signification négative de la honte ne provient, de ce fait, que de la Révélation, et de la prise de conscience de notre insignifiance, de notre insuffisance face à la rencontre avec D.ieu.
Mais c’est précisément cette faiblesse que l’on doit reconnaître comme un élément encourageant, dans le sens où elle nous incite à nous dépasser. Après la faute du veau d’or, les enfants d’Israël regrettent leur erreur, et c’est également ici un élément positif, car à partir de ce moment-là, l’Eternel révèle les Treize Attributs de Miséricorde. La rencontre avec la Transcendance révèle la faiblesse de l’individu, mais s’il sait surpasser son être, il parviendra à être AUTRE, et c’est ici que l’on comprend la prophétie de Yehezkel. L’homme doit tendre à retrouver la transcendance. La pensée moderne estime que la honte est un élément négatif, car notre contemporain se sent toujours coupable, ou en trop. L’Etranger, le héros de la Nausée, les personnages de Kafka se sentent « en procès », coupables par
essence, et nous retrouvons la raison pour laquelle la honte apparaît comme un recul, un retrait, parce qu’il n’y a pas de place, dans cette perspective, pour l’espoir. Mais si la honte efface le recul, le retrait, la transcendance apparaît. La vision du Temple est la reconstruction de l’individu. C’est le sens de l’admonestation du prophète. Le fidèle ne saurait se sentir innocent, s’il ne sait pas qu’en face de lui se tient la transcendance. Mais s’il cherche réellement, il n’y a pas de culpabilité essentielle. « L’enfer, ce sont les autres » pour l’athée, mais le croyant sait qu’il y a un Père dans le ciel, qui attend sa proximité. Grâce à la Révélation de la transcendance, une note d’espoir s’infiltre – note dont l’absence cause la frustration de notre époque. A cette frustration, le croyant répond en se préparant à la Rédemption, qui en effaçant le négatif, remplacera la honte par le salut,
espoir final de l’humanité.