22 Av 5780‎ | 12 août 2020

Le fléau antisémite déferle à visage découvert en France

A vandalized mailbox with a swastika covering a portrait of the late Holocaust survivor and renowned French politician Simone Veil is seen before its renovation in Paris, France, February 12, 2019. The portrait was painted by street artist Christian Guemy, also known as C215. REUTERS/Benoit Tessier - RC11D13757B0

Ceux qui espéraient encore masquer la douloureuse réalité d’un antisémitisme vivace, haineux et incontrôlé ont dû se rendre cette semaine à l’évidence : la bête immonde est omniprésente dans la réalité sociale et politique en France. De la publication des données sur une hausse de 74 % des actes antisémites en 2018, jusqu’à l’expression la plus vile de ce mal samedi contre Alain Finkielkraut, et mardi la decouverte de la profanation du cimetiere de Quatzenheim. Retour sur une semaine française à marquer du sceau de la honte, mais aussi du sursaut republicain de mardi soir. La République le savait, mais elle s’en défendait comme si elle redoutait d’affronter la réalité en face : pourtant en quelques jours en ce milieu du mois de février 2019, la France a peut-être enfin pris conscience qu’elle était dangereusement atteinte d’un mal qui la rongeait de l’intérieur et qui risquait de la faire basculer si elle ne se mobilisait pas au plus vite pour
le neutraliser : car en effet, ces derniers jours, ce fléau antisémite si pernicieux, si malsain, a donné le sentiment de s’être brusquement libéré. Il y a eu d’abord la publication par le ministre de l’Intérieur des données effrayantes sur une augmentation de 74 % du nombre d’actes antisémites
recensés en 2018. Une annonce qui a fait l’effet d’une bombe et qui a profondément ébranlé la communauté juive mais également les autorités françaises. Les mots utilisés par Christophe Castaner pour annoncer cette résurgence du Mal, masquaient à peine le désarroi des instances de la République : « L’antisémitisme se répand comme un poison. Il attaque. Il pourrit les esprits. Il assassine, » a affirmé le ministre de l’Intérieur à la veille des commémorations du 13e anniversaire de l’assassinat d’Ilan Halimi zal. Mais au lieu que ces mots forts et ces données préoccupantes ne produisent un électrochoc sur la population française, on a assisté au cours des jours qui ont suivi, à un incroyable déferlement de haine antijuive à visage découvert : il y a d’abord eu la profanation du portrait de Simone Veil, rescapée d’Auschwitz et ancienne présidente du parlement européen, recouvert de croix gammées. Puis ce tag de « Juden » badigeonné sur la vitrine d’un magasin de Beigels en plein Paris. Puis cet arbre à la mémoire d’Ilan déraciné, et ces insultes contre le champion du Monde Kilian M’Bappé accusé d’être « enjuivé ». Même le Premier ministre Edouard Philippe est monté au créneau pour dénoncer ces actes : « Le boxeur que je suis sait ce que signifie prendre des coups. Et là nous prenons des coups lorsque l’on vomit sur la mémoire d’Ilan Halimi… Nous prenons des coups lorsque l’on dessine des croix gammées sur le visage de Simone Veil ». Interrogé par plusieurs médias français, le président du Consistoire Joël Mergui a d’abord rappelé que 2018 avait été marquée par l’assassinat
de Mireille Knoll, cette rescapée de la Shoah, tuée parce que juive et il a affirmé que les données publiées par le ministre de l’Intérieur ne le surprenaient aucunement « puisque nous sommes au contact de la réalité ». Il a également souligné qu’il n’y avait pas seulement une augmentation du nombre des actes antisémites mais également une augmentation dans la violence de ces actes. Ruth Halimi, la mère d’Ilan a émis l’espoir que des décisions fortes allaient être prises par les autorités pour endiguer ce mal qui est constant et semble ineffaçable : « Je crois que nous avons des moyens d’arrêter cette horreur ». Quant au CRIF, il a souligné que ces statistiques sur 74 % d’augmentation des actes antisémites ne reflétaient que partiellement la réalité de « l’antisémitisme au quotidien », puisqu’elles
n’incluaient pas les actes n’ayant pas donné lieu à un dépôt de plainte, ni les propos antisémites sur Internet. Le CRIF s’inquiète de la violence de l’antisémitisme sur les réseaux sociaux et estime que les plans généraux de lutte contre les haines semblent malheureusement inefficaces. Le Président
du CRIF Francis Kalifat a appelé « à un sursaut national contre l’antisémitisme car celui-ci constitue un signal de l’affaiblissement démocratique de notre pays ». Le président de l’UEJF Sacha Gozlan a été très ferme : « Ceux qui vont sur les réseaux sociaux voient bien le nombre de messages de haine qui se répandent au quotidien et de théories complotistes. On peut voir ceux qui prétendent que ce sont les Rothschild qui soufflent à l’oreille d’Emmanuel Macron ses décisions politiques et que Macron ne fait que les exécuter… Il y a ces théories qui affirment que toutes les banques sont tenues par les Juifs… Ces théories sont diffusées en toute impunité sur les réseaux sociaux. Alors pourquoi s’étonner lorsque l’on peint le mot Juif sur la vitrine d’un magasin de Beigels » Deux minutes d’insultes insupportables contre Finkielkraut Mais alors que les autorités s’interrogeaient sur les sources de cet antisémitisme renaissant, le paroxysme dans la haine verbale et le summum de la honte ont été atteints samedi après-midi sur le boulevard Montparnasse, lorsque des gilets jaunes anti-juifs ont pris à parti l’académicien Alain Finkielkraut. Certains manifestants l’ont traité de « sale sioniste », et ont scandé des slogans tels que « Rentre à Tel-Aviv », « La France est à nous », ou encore « Palestine ». L’un d’eux a ensuite été identifié par les forces de police comme un islamiste radical… Ces images d’un des plus célèbres esprits français obligé
de quitter les lieux en plein Paris, le corps vouté comme s’il voulait se protéger de la haine exprimée contre sa personne par des voyous, ont suscité d’unanimes condamnations tant dans la communauté juive qu’à l’extérieur. Et elles ont peut-être provoqué l’électrochoc qui manquait jusque-là pour commencer à lutter sérieusement, systématiquement et sans relâche contre l’antisémitisme et l’antisionisme qui s’expriment aussi ouvertement chez certains gilets jaunes. Le président de la République Emmanuel Macron a affirmé que « les injures antisémites dont Alain Finkielkraut a été l’objet sont la négation absolue de ce que nous sommes et de ce qui fait de nous une grande nation… Alain Finkielkraut est le symbole de ce que la République permet à chacun ». Pour Christophe Castaner, « assister à une telle scène en plein Paris en 2019 est intolérable ». Même la présidente du Rassemblement National, Marine le Pen a condamné les agissements des gilets jaunes et a qualifié les attaques contre Alain Finkielkraut « d’acte détestable et choquant qui illustre la tentative d’infiltration du mouvement des Gilets Jaunes par l’extrême- gauche antisémite ». Le philosophe Bernard-Henry Levy a exprimé son soutien total à son ami en écrivant : « En France en 2019, des nazillons agressent un écrivain français aux cris de «Rentre à Tel Aviv» et de «Nous sommes le peuple». Puisse cette scène hallucinante pulvériser les derniers restes de l’impunité médiatique dont jouissaient les Gilets Jaunes. » Dans la communauté juive également l’émotion était palpable. Dès samedi soir le président du Consistoire Central Joël Mergui a écrit dans un communiqué en réaction à ces insultes : « Je suis sidéré. Est-ce que ces casseurs incultes et haineux incarnent véritablement le peuple et la France parce qu’ils débordent de violence et hurlent «Palestine» comme un slogan de ralliement facile… Les Juifs de France refusent d’être leur bouc émissaire
facile ». Dimanche soir, Alain Finkielkraut lui-même réagi sur la chaîne I24news. Il y a déclaré que « le visage de l’antisémitisme avait changé et qu’il fallait identifier de manière plus précise ceux qui le répandent avant d’envisager des sanctions. » Selon lui, le nouvel antisémitisme est désormais un anti-Israël : « C’est une douleur d’un nouveau type et les agresseurs ne ressemblent pas aux fascistes et aux nazis. C’est inquiétant car cela a un lien avec le nouveau paysage démographique de la France et on en a pour longtemps. J’ai été insulté en raison de mes supposés liens avec un Etat qualifié de criminel voire de génocidaire. » Il a qualifié la haine de certains envers Israël « d’inouïe ». S’exprimant également sur les inquiétudes de la communauté juive de France, Alain Finkielkraut a avoué sa préoccupation face au déplacement de populations dans la communauté : « Je ne crois pas à une forte émigration des Juifs hors de France mais je crois qu’une certaine parenthèse heureuse et tranquille des Juifs est en train de se fermer, » a déclaré l’académicien. Daniel Haïk