20 Nisan 5779‎ | 25 avril 2019

Lorgnée par les puissances en quête d’hégémonie au Moyen-Orient La Méditerranée orientale, noeud central des conflits régionaux

Plusieurs facteurs combinés ont transformé la façade-Est de la Méditerranée – si importante pour Israël aux plans énergétique, commercial et stratégique – en une zone convoitée devenue un enjeu primordial pour l’Iran et la Turquie, mais aussi pour la Russie
et la Chine… Comme on a pu le constater ces toutes dernières années, l’importance économique, géostratégique et donc militaire de la Méditerranée orientale n’a cessé de croître sur la scène régionale et internationale, du fait, notamment, de la découverte – essentiellement par Israël d’énormes réserves de gaz naturel, lesquelles pourraient à terme s’avérer ne constituer en fait qu’une mince partie de toutes les ressources énergétiques sousmarines de cette partie du monde. Or, c’est sur cette façade-Est de la « Grande Bleue » que transitent déjà 90 % du commerce extérieur israélien et que se trouvent les gisements marins de gaz naturel « Léviathan » et « Tamar », dont les réserves sont si immenses qu’elles ont déjà le potentiel de provoquer un véritable switch énergétique, économique et donc géopolitique qui serait très profitable à l’Etat hébreu ! De plus, la conclusion « historique », le 20 décembre dernier, d’un Mémorandum entre Israël, la Grèce, Chypre et l’Italie – impliquant aussi l’Egypte et la Jordanie – pour la construction d’un pipe-line géant qui reliera cette région à l’Europe du sud marque une étape très significative dans la constitution d’un nouveau pôle économico- politique reliant le Moyen-Orient au Vieux-Continent. Il faut dire que cette alliance, à laquelle s’opposent énergiquement la Turquie et
certains pays européens, marque un changement radical pour l’Etat hébreu qui a donc définitivement choisi – après des années de flirt raté avec la « Porte du Milieu » – de se rapprocher d’Athènes au détriment d’Ankara. Or, la concrétisation de ce nouvel accord, qui suscite déjà partout de nombreuses oppositions, n’est pas du tout un fait acquis et ne se fera pas sans mal… Des oppositions tous azimuts à l’axe Israël-Grèce-Chypre-Italie
Il faut dire que la Turquie, de plus en plus islamiste radicale de son président Receip Tayep Erdogan, nourrit de claires ambitions expansionnistes néo-ottomanes en tant que rivale directe de l’Egypte dans la course au leadership sunnite sur la région. Et ce, alors qu’elle est aussi un fervent supporter du Hamas de Gaza et des nids djihadistes de Lybie. Des visées régionales qui viennent d’être fortement encouragées par la toute récente décision du président Trump de retirer le contingent américain
déployé au nord de la Syrie – ce qui va sans doute laisser le champ libre à Ankara pour aussi consolider, voire étendre son occupation de régions entières de la Syrie et de l’Irak afin surtout d’en détrôner les Kurdes.
Outre la Turquie (voir notre article sur ses interventions libyennes), dont la stratégie régionale est prise à revers par la nouvelle alliance Israël-Grèce-Chypre-Italie, le Hezbollah pro-iranien et le Hamas de Gaza ont déjà investi – chacun à sa manière et sur ordre direct de Téhéran – dans la constitution
de forces navales agressives susceptibles de menacer l’exploitation à peine
entreprise des plateformes d’extraction de Gaz de Léviathan et de Tamar. Ce qui suscite l’inquiétude légitime de nombre d’experts militaires israéliens qui savent pertinemment que la marine de Tsahal, malgré les importants et nouveaux budgets affectés ces trois dernières années à sa modernisation (pour la fabrication de vedettes ultra-rapides de surveillance munies de batteries anti-missiles du « Dôme de fer »), reste encore assez faible et encore souséquipée pour s’opposer à une « guerre des plateformes de gaz ». Il existe donc une véritable « course de vitesse » entre cette sécurisation en cours – par Israël et ses alliés – des sites d’extraction
de gaz, et l’ouverture probable d’un conflit ouvert que pourraient, un jour pas si lointain, lancer l’Iran, le Hezbollah et même le Hamas : soit en menant des opérations- commandos simultanées contre ces gisements, soit en les bombardant à distance depuis le Liban et Gaza avec des roquettes d’une portée améliorée… L’Iran déjà très présent sur la façade-Est de la Méditerranée On se souvient que, dès le début de son intervention au coeur de la guerre civile syrienne pour épauler le régime menacé de la dictature alaouite de Bachar Assad en y faisant d’abord envoyer les bataillons d’élite du Hezbollah chiite libanais puis en y dépêchant directement des milliers d’officiers et d’instructeurs des Gardes de la Révolution islamique (GRI) suivis par des dizaines de milliers de miliciens chiites irakiens et perses, l’Iran avait dépêché plusieurs navires de guerre de sa marine qui, après avoir traversé du sud au nord le Canal de Suez, avaient déjà commencé à patrouiller au large des côtes libanaises et
syriennes… Or, depuis, la présence militaire iranienne en Méditerranée orientale – à laquelle Israël et Tsahal n’ont cessé de s’opposer avec les quelque 250 raids menés en cinq ans contre des cibles perses ou du Hezbollah en Syrie – est devenue à présent l’une des données de la carte géostratégique régionale. Pire encore : après le retrait du contingent
américain du nord du territoire syrien, l’Iran va pouvoir passer dans toute cette région à la vitesse supérieure en activant à haut-régime son corridor terrestre perse Irak-Syrie-Liban (l’autoroute Téhéran- Bagdad-Damas-Beyrouth). Une escalade qui devrait pousser Israël à ouvrir dans le nord syrien, près de la frontière-ouest de l’Irak (un pays lui-même largement soumis aux influences de Téhéran et où les mollahs ont déjà déployé des missiles balistiques pointés vers Israël ainsi que vers les bases militaires US. du Golfe), un 2ième front plus éloigné contre l’Iran. Car Jérusalem ne saurait tolérer que les GRI importent impunément en Syrie et au Liban
de nouveaux stocks d’armes, de missiles et de miliciens par cet axe routier. D’où la perspective imminente de très probables opérations de Tsahal dans le nord syrien. La Russie et la Chine elles aussi en rivalité d’influence dans cette zone Comme si les velléités hégémoniques – d’ailleurs, à terme, contradictoires – de la Turquie et de l’Iran (qui possédaient autrefois chacun un empire régional) ne suffisaient pas pour rendre très incertaine la stabilité de cette zone déjà agitée de la Méditerranée, s’y superpose une présence navale renforcée de la Russie et de la Chine ! Intervenue en Syrie dès septembre 2015 pour, elle aussi, défendre le régime Assad alors en train de s’écrouler face aux assauts de la rébellion sunnite, la Russie a déployé depuis dans ce pays quelque 63 000 soldats équipés d’armes ultra-modernes, mais surtout considérablement agrandi et renforcé sa grande base navale de Tartous, près du grand port syrien de Lattaquié d’où sortent sans cesse patrouiller en mer une armada de navires de guerre de toutes tailles. Autres incidentes inquiétantes du retrait américain de Syrie : il permettra à Moscou de prendre le contrôle des grands gisements pétroliers du nord de ce pays, ce qui va accroître la mainmise russe sur la future reconstruction syrienne et son influence socio-économique, déjà prégnante,
sur le régime Assad ; mais surtout, il va faire de la Russie la seule superpuissance à arbitrer – aujourd’hui sur le terrain et demain lors de futures négociations l’avenir problématique d’une Syrie positionnée sur la façade de la Méditerranée orientale entre deux autres pays eux aussi très instables, l’Irak et le Liban… Quant à la Chine, qui opère depuis quelque temps un retour assez discret mais en profondeur au Moyen-Orient et en Afrique orientale avec l’installation de sa 1ière base navale à Djibouti sur le littoral de la mer Rouge, elle devance déjà de loin la Russie comme premier partenaire potentiel de nombre d’Etats arabes de la région. Et ce, dans le cadre de son gigantesque projet stratégique de la nouvelle Route de la soie reliant trois continents (Asie, Afrique, Europe) dotés d’un énorme potentiel économique et d’investissements financiers. Dans ce contexte, le désengagement politico- militaire américain en cours, entamé sous Obama et maintenant confirmé par Trump, va affaiblir davantage l ’ armada de la VIième Flotte US., qui a déjà renoncé à déployer en permanence un porte-avion dans la région. Et ce, alors que les grands pays européens y ont eux-mêmes beaucoup réduit leur présence navale. Dans les toutes prochaines années, la Méditerranée orientale ne s’en trouvera donc que davantage livrée à de tumultueuses perspectives…
Richard Darmon