13 Tammuz 5780‎ | 5 juillet 2020

Chabbat Vaye’hi Soit le livre, soit l’épée ! Yonathan Bendennoune

Avant de réunir ses douze fils pour les bénir, Yaacov fait appeler Yossef, son fils prodige, et accorde aux deux enfants de celui-ci une bénédiction particulière : « C’est par toi qu’Israël bénira en disant : “Que l’Éternel te fasse devenir comme Efraïm et comme Menaché !” » (Béréchit 48, 20). L’une des traductions araméennes de la Torah est celle attribuée à Yonathan ben Ouziel. On la considère comme une « traduction », mais il s’agit en vérité d’un véritable commentaire, reprenant le Texte et le ponctuant de nombreuses explications midrachiques. Voici donc comment il glose le verset précité : « C’est par toi que la maison d’Israël bénira ses enfants le jour de leur circoncision, en disant : “Que l’Éternel te fasse…” » Cette bénédiction est-elle donc spécifique au jour de la circoncision ? Quel est donc le lien entre elles ? Par ailleurs, nous savons que le patriarche
avait vu en Efraïm une destinée plus prestigieuse que celle de son aîné, et c’est pourquoi il avait accordé la préséance au plus jeune, notamment en posant sa main droite sur sa tête. Il est donc intéressant de remarquer que, dans sa bénédiction, Yaacov mentionne Efraïm avant Menaché. En effet, en règle générale, une bénédiction suit un ordre croissant, c’est-à-dire que ses
promesses vont en augmentant. N’est-il donc pas étrange de mentionner d’abord Efraïm – puis d’aller en régressant, en évoquant ensuite Menaché ?
Deux frères, deux vocations Différentes sources nous indiquent qu’Efraïm était très proche de Yaacov, et qu’il passait son temps à ses côtés, s’imprégnant de ses enseignements (voir Rachi sur 48, 1). Quant à Menaché,
il était l’intendant de la maison de Yossef, se chargeant de superviser les besoins matériels de la maisonnée. En effet, lorsque, bien des années plus tôt, les dix frères de Yossef se présentèrent à la cour égyptienne, on leur attribua un « interprète », dont le rôle était notamment de gérer les relations externes. Or, cet interprète n’était autre que Menaché, le fils de Yossef (Rachi sur 42, 23). C’est donc ainsi qu’étaient partagés les rôles entre les deux frères, l’aîné assumant les responsabilités matérielles de la maison, pendant que le plus jeune se consacrait à son évolution spirituelle. Or, à l’exception de cas très particuliers, ces deux rôles ne peuvent se combiner chez une même personne. Le Talmud (Avoda Zara 17b) relate ainsi que, pendant les persécutions romaines, on déféra en justice Rabbi Elazar ben Parta, coupable « d’avoir étudié la Torah et d’avoir volé ». Celui-ci défendit sa cause, en relevant que cette accusation était tout bonnement contradictoire. Il invoqua à l’appui ce célèbre dicton : « Avec l’épée, point de livre ; avec le livre, point d’épée ! » Autrement dit, ces deux activités sont tellement accaparantes qu’il est impossible pour un même homme de s’adonner aux deux simultanément. Un seul sur mille… Puisqu’il en est ainsi, chaque jeune homme devra, à un moment de sa vie, faire ce choix crucial : soit le livre, soit l’épée… C’est également la question que beaucoup de parents – depuis des siècles et jusqu’à ce jour – se posent quant à l’éducation de leurs enfants : quelle orientation donner à leur vie professionnelle ? Selon le Ktav Sofer, c’est à cet égard que notre patriarche a fait précéder Efraïm à Menaché. En effet, chaque père a le devoir d’enseigner la Torah à son fils et de le mettre sur la voie de l’étude. Cependant, cette orientation n’est pas donnée à tout le monde ; nos Sages enseignent en effet que « mille élèves entrent dans la maison d’étude », mais un seul en ressort en étant capable de trancher la halakha… Aussi, lorsqu’un jeune homme tente de s’investir dans l’étude de la Torah, mais qu’au bout de quelques années, il réalise qu’il ne réussira pas dans cette voie, il peut toujours changer d’orientation et se bâtir une activité professionnelle. En revanche, l’inverse est beaucoup moins évident : celui qui se sera consacré à une carrière pendant des années, aura bien du mal à changer de cap et à rejoindre alors les bancs de l’étude. C’est la raison pour laquelle chaque père bénit son fils en lui souhaitant d’abord de devenir « comme Efraïm » – c’est-à-dire en évoquant d’abord l’option idéale, celle où l’enfant sera capable de trouver ses repères dans le monde de l’étude et d’y persévérer. Et c’est seulement en second recours qu’il lui souhaite également de devenir « comme Menaché » – précisément selon cet ordre de préférence. Voilà pourquoi Yonathan ben Ouziel rattache cette bénédiction à la circoncision : cette cérémonie marque en effet la première « démarche éducative » que le père entreprend vis-à-vis de son fils, et c’est dès ce moment-là que la question de son orientation se joue. C’est pourquoi on souhaite à l’enfant de pouvoir emprunter la voie d’Efraïm – selon
ses capacités et les possibilités qui lui sont données – ou à tout le moins, de
suivre les traces de Menaché, qui a également su développer son potentiel spirituel selon sa voie.