18 Iyyar 5779‎ | 23 mai 2019

Voir plus clair, par le rav Lionel Cohn Face à Eric Zemmour, le vrai message du Judaïsme

Il y a quelques semaines est décédée à Paris une vieille dame de 90 ans, rescapée de la Shoah. Déportée à l’âge de 15 ans, elle a décidé, à son retour, de se consacrer à la survie du peuple juif, sans se relier directement au message spirituel du Judaïsme. C’était la survie physique d’Israël, et le dévouement aux causes humanitaires, qui ont été le but de son existence. Quand elle a pris conscience que les causes humanitaires se transformaient en moyen de lutter contre Israël, elle est restée fidèle à son peuple, a arrêté ses engagements à gauche, pour se consacrer à la cause d’Israël. Au moment de mourir, c’était Yom Kippour, et à l’hôpital quelqu’un lui a lu Kol Nidré, et c’est après avoir entendu cette prière qu’elle a rendu l’âme. Il était évident, avant tout commentaire, que les desseins de la Providence ne sont jamais clairs, pour nous, car nous ne prétendons, en aucune façon, avoir le droit de juger autrui, ni d’exercer un magistère quelconque, mais ce que l’on voudrait, ici, c’est tenter de lire, de « voir plus clair », et essayer de réfléchir à ce destin, et à nous aider, pour cela, des textes traditionnels. Une donnée évidente dans le judaïsme est l’importance essentielle du « hessed », c’est-à-dire d’une attitude positive et « aidante » envers autrui. C’est par cette qualité qu’Avraham Avinou est arrivé à la foi en D.ieu. « Le monde est construit de façon organisée, la table est dressée devant nous… Il y a donc Quelqu’un qui l’a fait, qui l’a préparé », et c’est grâce à ce sens de la nécessité d’exprimer la reconnaissance et de rendre service à autrui qu’il est arrivé à la compréhension qu’il y a un Créateur. « Faire le bien » est donc déjà une étape positive. Il est évident que l’acte quotidien, concret de la mitsva – et de toutes les mitsvot – enrichit la personnalité. Ainsi, nos Sages disent que quelquefois quelqu’un peut s’acquérir le monde futur en un court instant : « יש קונה עולמו בשעה אחת ». Il ne nous appartient pas de juger, ni de distribuer des récompenses, ni même d’incorporer de force des âmes qui n’ont peut-être pas reçu l’éducation de la Torah. Il apparaît cependant peu banal que l’on vive ses derniers instants avec la « tefila » qui nous invite à inclure dans notre prière tous les membres du peuple juif, y compris ceux qui n’ont pas nécessairement été observants. Le mérite du « hessed » peut faire pencher la balance ! Encore une fois, il ne convient pas d’émettre des jugements, mais de tenter de « voir plus clair ». Malheureusement, l’actualité nous contraint à voir également le phénomène inverse. On a déjà parlé dans ces colonnes du phénomène Eric Zemmour. Son parcours est connu, et l’on sait qu’il s’identifie
de plus en plus avec l’extrême droite de l’échiquier politique. Mais avec son dernier livre, « Destin français », il va encore plus  loin : il critique le système démocratique et démonte toutes les avancées sociales et positives de la République. Il regrette l’Ancien Régime et trouve que la monarchie pourrait mieux assurer le bien de la société. Par ses développements, basés entre autres sur des plagiats de Maurras – écrivain royaliste, pétainiste et antisémite – il pourfend, avec beaucoup de talent, tout ce qui est considéré comme un acquis positif de la société moderne : liberté, égalité, autant d’erreurs qui ont contribué hier et continuent aujourd’hui à contribuer à la décadence de la France. Ce qui nous dérange le plus dans un tel salmigondis, c’est que cette destruction totale de toutes les valeurs soit écrite par un Juif. C’est le contraire de l’esprit essentiel du judaïsme : amour du prochain, élévation des valeurs morales, considération et importance d’une société épurée de ses démons, en un mot, refus de ce que le Rav Munk écrit dans son livre (« Vers l’Harmonie » p. 158) : « Témoin de la loi d’harmonie… Israël partagera son patrimoine spirituel avec toutes les Nations et celles-ci lui offriront le cadre universel à l’érection du Royaume de D.ieu, et sous le signe de la réconciliation d’Israël et des nations s’accomplira la restauration de l’harmonie universelle, harmonie cosmique
qui s’élèvera comme une apothéose de gloire, comme une symphonie d’amour de toutes les sphères ». On aura compris, je l’espère, comment
l’opposition entre l’héroïne, sauvée d’Auschwitz, et soucieuse de l’avènement de cette harmonie universelle, et ce pamphlétaire – d’origine juive hélas ! – aura souligné où est le véritable message d’Israël : non par dénigration de tout ce qui contribue à une construction solide de la société humaine, mais au contraire, désir de se rapprocher d’une valeur absolue, transcendante, éternelle. Le message d’Israël réside dans la volonté de préparer l’humanité à l’annonce du Prophète : « Rapprocher le jour où
l ’ Eternel sera reconnu comme Un sur toute la terre, où l ’ Eternel sera Un, et Un sera Son Nom » (Zachar ie 14,9).