20 Av 5781‎ | 29 juillet 2021

Rav Joël Lion, nouvel ambassadeur d’Israël à Kiev « En présentant mes lettres de créances j’ai pensé à la famille de ma mère exterminée en Ukraine »

Il a présenté ses lettres de créances au président Porochenko il y a quelques semaines, coiffé d’un
chapeau et tsitsit au vent. Et pour cause : il est le premier ambassadeur de l’Etat d’Israël à posséder
également une smikha, un titre de rav orthodoxe et qui plus est, il est français d’origine ! Haguesher
s’est entretenu avec le rav Joël Lion, nouvel ambassadeur de l’Etat hébreu à Kiev en Ukraine.

-Haguesher : Rav Joël Lion, vous menez une brillante carrière diplomatique mais l’on connaît moins votre parcours « rabbinique ». Parlez-nous en.
-Rav Joël Lion : Avant même de m’engager dans le corps diplomatique de l’Etat d’Israël, j’ai souhaité passer plusieurs smikhot afin de devenir rav à part entière. Adolescent , j’ai étudié à la yéchiva de
Montreux sous l’autorité bienveillante du rav Moché Botschko zatsal. Le rav Botschko nous a toujours enseigné qu’il n’y avait pas de contradiction à vouloir être à la fois un talmid ‘hakham et un diplomate mais qu’au contraire il était possible de trouver une harmonie entre les deux, à condition que l’on reste fidèle à la halakha. C’est ce que j’ai fait et c’est pourquoi j’ai décidé de passer des diplômes rabbiniques parallèlement à ma formation diplomatique.
– La presse israélienne s’est enthousiasmée pour votre apparence « ‘Harédit » lors de votre arrivée au palais présidentiel devant un détachement de l’armée ukrainienne : costume, chapeau et tsitsit au vent ! A quoi avez-vous pensé à cet instant ainsi que lorsque vous avez remis vos lettres de créances au président Porochenko ?
– J’avoue avoir été très ému. Car j’ai pensé à ceux qui n’ont pas pu assister à cette cérémonie et qui auraient été très fiers d’y être présents : j’ai pensé à tous les Juifs ukrainiens, victimes de la tristement célèbre « Shoah par balles ». Et j’ai pensé en particulier à mes-arrières grands-parents paternels ainsi que les oncles, tantes et cousins de ma mère qui étaient Juifs ukrainiens et qui ont été assassinés durant la Shoah.
– Le président Porochenko était-il au courant de vos origines ?
– Après la présentation des lettres de créances, nous avons eu un entretien qui a duré plus longtemps que prévu. Je lui ai dit que la famille de ma mère venait d’Ukraine et qu’elle avait été exterminée. Il
a été très sensible et à l’écoute. Et lorsque je lui ai dit le nom de la ville d’où la famille de ma mère était originaire et qui est située à un millier de kilomètres de Kiev, il a appelé son aide de camp et lui a dit de faire en sorte que lors de son prochain passage dans cette région, je l’accompagne comme invité personnel afin que nous puissions ensemble nous recueillir devant la fosse où reposent mes ancêtres. Ce qui m’a beaucoup touché. Mais pour revenir à la Shoah, il faut rappeler qu’Auschwitz était un seul et terrible site de la Shoah alors qu’en Ukraine, il y a près de 2000 sites qui rappellent d’une manière ou d’une autre la Shoah.
– Les relations entre Israël et l’Ukraine ont été quelque peu entachées en décembre 2016 par le vote de l’Ukraine en faveur de la résolution du conseil de sécurité de l’ONU condamnant les implantations. Que reste-t-il de cette tension ?
– Je voudrais replacer cela dans le contexte. La Russie et l’Ukraine sont en guerre. La Russie a annexé la Crimée. Elle soutient des troupes de milices locales qui s’opposent au régime central à Kiev. Les Ukrainiens avaient à l’époque besoin du soutien majeur des Etats-Unis. Qu’a fait Barack Obama ? Il a téléphoné au Premier ministre ukrainien Vlodimir Groisman qui est lui-même juif et lui a dit qu’il continuerait à soutenir le régime de Kiev en échange d’un vote de l’Ukraine en faveur de cette résolution anti-israélienne. Je pense que n’importe quel Premier ministre, juif ou pas, aurait agi de la même manière. Ceci étant, depuis ce vote, l’Ukraine s’est résolument positionnée aux côtés d’Israël et à chacun des votes elle soutient l’Etat hébreu ou, dans le pire des cas, s’abstient.
– Alors comment définir ces relations aujourd’hui ?
– Le président Porochenko et Binyamin Nétanyaou se connaissent très bien. Ils dialoguent ensemble et se sont rencontrés encore récemment à l’ONU à New York. Nous venons de signer un traité dispensant Israël de payer des taxes sur la production de blé ukrainienne qui est la plus importante d’Europe.
Et même en matière de haute technologie il est plus facile pour les compagnies israéliennes de travailler avec des partenaires ukrainiens en particulier grâce à l’importante alya de ce pays. Cependant il faut préciser qu’Israël ne fournit aucune aide militaire à l’Ukraine mais par contre fournit à l’Ukraine des technologies dans le secteur de l’agriculture et dans le domaine médical en particulier dans la rééducation. Et enfin Israël aide l’Ukraine dans le domaine des enfants aux besoins particuliers, comme des enfants handicapés.
– L’Ukraine compte une très importante communauté juive et nous savons tous que c’est le pays de Rabbi Na’hman de Breslev. Quelles relations entendez-vous nouer avec la communauté ?
– Il y a 250 000 juifs aujourd’hui en Ukraine et ils vivent pleinement leur judaïsme sans se cacher et sans complexe. Vous parlez d’Ouman, mais l’Ukraine renferme aussi les tombes d’autres grandes figures du monde juif et du monde rabbinique comme Mezhibouz, la tombe du Baal Chem Tov, Mezerich, le maguid, Haditch le Baal Hatanya, fondateur de la dynastie Chabad, Mounkatch et bien d’autres,
autant de sites du monde ‘hassidique. Il y a 270 000 touristes israéliens qui viennent en Ukraine chaque année! A propos d’Ouman, les autorités ukrainiennes m’avaient demandé d’arriver avant Roch Hachana en perspective justement de ce pèlerinage! Nous avons bénéficié d’une coopération totale de la part des forces de police locales sur place et cela a permis à plus de 30 000 visiteurs de venir faire le pèlerinage sur la tombe de rabbi Na’hman. Il est évident que du point de vue israélien, il s’agit là d’un événement majeur. Quant à la communauté, il est évident également qu’une partie de mon activité sera de consolider les liens entre Israël et cette grande communauté juive ukrainienne.
Propos recueillis par Daniel Haïk