14 Av 5780‎ | 4 août 2020

Les puissantes « ondes de choc » de la Guerre de 14-18 au Moyen-Orient

Même si de petites cérémonies ont été organisées ces jours-ci en Algérie comme en Syrie, au Liban et en Israël ainsi que dans certaines capitales de la « Grande région » allant du Maghreb jusqu’au Moyen-Orient afin de marquer le centenaire de l’armistice signée le 11 novembre 1918, elles n’ont guère reflété la grande ampleur des retombées régionales très concrètes de ce premier conflit mondial…

Il est important de rappeler qu’au début de la « Grande Guerre », le Moyen- Orient était placé sous le contrôle de l’immense Empire ottoman ainsi que des puissances coloniales française et britannique. Si bien que les hommes de nombreux pays dominés par ces trois pouvoirs n’eurent pas d’autre choix que d’être enrôlés de force dans les armées des « puissances », sans se sentir vraiment en quoi que ce soit des patriotes d’un camp ou d’un autre. Toutefois, l’un des grands changements généré par ce conflit mondial – en tant que conséquence centrale de l’implication de toute la région moyen-orientale qui se solda par plusieurs millions de morts – fut le démantèlement de l’Empire ottoman et l’apparition de nouveaux Etats plus modernes. C’est d’ailleurs le 30 octobre 1918 – 12 jours avant le 11 novembre de la même
année – que l’Empire ottoman et les puissances alliées signèrent un armistice censé mettre fin à tous les brasiers allumés par la Grande Guerre dans toute la région… Mais sans que cet accord ait pu mettre fin à tous les combats qui faisaient rage au Moyen- Orient depuis 4 ans. Une chaîne de nombreux conflits locaux de 1914 jusque bien après 1918 qui redessinèrent toute la région… Au centre de tous ces foyers régionaux de guerre allumés aux quatre coins de la région : les tentatives de l’Etat islamique de l’époque de faire voler en éclat les frontières établies en 1916 par les fameux accords Sykès-Picot imposés par Londres et Paris afin d’ériger un Califat islamique dans une grande partie de la région. Or ce
fut le leader charismatique turc, Moustafa Kamal Atatürk, qui mit fin en 1924 à ces tentatives en abolissant le Califat ottoman Or pendant que les Alliés et les Allemands préparaient en Europe leur armistice de novembre 1918, les troupes arabes qui avaient combattu dans les rangs français et britanniques associées aux restes de l’armée ottomane s’associaient pour tenter de prendre le contrôle d’une vaste région incluant le Liban, la Syrie, la Jordanie, l’Arabie Saoudite et les « territoires » palestiniens d’aujourd’hui. Et ce, pendant que les Yazidis minoritaires du nord de l’Irak tentaient, après la grande bataille d’Alep à laquelle ils avaient participé, de regagner leur métropole de Sinjar. L’échec de Faiçal à proclamer sa « Grande Syrie » Tout cela devait permettre au chef irakien Faiçal de proclamer au début 1920 un « Royaume de la Grande Syrie », mais les troupes françaises l’en empêchèrent en remportant contre lui la bataille de Maysalun en juillet 1920. C’est alors que son frère Abdallah I – l’arrière grand-père de l’actuel roi de Jordanie Abdallah II – devint l’Emir de Jordanie. Quant à Faiçal, il  fut couronné roi d’Irak avec l’aide directe des Anglais. Mais une grande rébellion éclata la même année au nord de l’Irak dans le district de Tal Afar contre la domination britannique dans la région où plusieurs années après, des centaines de milliers de Grecs fuirent la Turquie pendant qu’un même nombre de Turcs quittaient en masse la Grèce. C’est qu’avant sa chute, l’Empire ottoman combattit très violemment dans tout le Caucase contre les Russes Mais ces conflits en chaîne impliquant donc la Turquie ne prirent fin qu’avec la signature bien plus tardive du Traité de Lausanne en 1923, elle-même contemporaine du génocide arménien et de nombre de massacres d’autres minorités chrétiennes par l’armée turque… D’importants troubles dans toute la région syrienne et du Hedjaz impliquant Eretz Israël et la Jordanie d’aujourd’hui Evidemment, tous ces combats altérèrent la proclamation et surtout la stabilité du Mandat britannique en Palestine. Ainsi, dès 1920, des émeutes contre le Yishouv juif et la « présence des sionistes » éclatèrent à l’occasion d’un rassemblement religieux musulman à Nabi Moussa qui provoquèrent la mort d’une dizaine de Juifs et d’Arabes. Or c’est cette même année – dans le cadre de toutes ces tensions marquant la fin de la Première Guerre mondiale – que le fameux combattant pionnier juif, Joseph Trumpeldor, a été tué pendant la bataille de Tel-Haï à la limite- nord d’Eretz Israël. Car pour les Juifs et les Arabes de cette région, la fin de la Grande Guerre marqua tout simplement –
avec le début de la Grande Révolte arabe des années 1920 – l’émergence d’une nouvelle phase de leur guerre qui allait devenir plus que centenaire… Rappelons aussi que le jeune roi Hussein, le père de l’actuel roi Abdallah II de Jordanie qui porta ensuite le titre de « Gardien de la Mecque », s’allia alors au roi Faiçal d’Irak pour combattre Ibn Saud, le fondateur de l’Arabie Saoudite – dont les frontières d’aujourd’hui résultent directement de la défaite d’Hussein et de Faiçal contre lui. Les Juifs directement concernés depuis Jérusalem… jusqu’au Détroit des Dardanelles Parmi les millions de victimes de cet impressionnante série de troubles interminable, quelques 8 000 Juifs d’Eretz Israël morts de faim et de froid dans la seule cité de Jérusalem pendant ces longues années de guerre. Et ce, alors que le tiers de la population juive du Yishouv – soit plusieurs dizaines de milliers de personnes de tous les âges – disparaissait aussi dans cette même période. C’est que d’Akaba en passant par le nord de l’Arabie Saoudite jusqu’au Koweït contemporain, et aussi de Beer Sheva et Tel Haï, jusqu’aux portes d’Istanbul, de très nombreux combats et campagnes militaires eurent lieu presque simultanément. Sans nul doute, la plus importante d’entre elles fut l’offensive très agressive des Français et des Britanniques contre l’Empire ottoman au coeur même du Moyen- Orient. Ils combattirent aussi, mais cette fois sans grand succès, l’armée turque de mars 1915 à janvier 1916 dans les eaux et sur les plages du fameux Détroit des
Dardanelles. Là-même où eut lieu une terrible bataille à laquelle participèrent de nombreux Juifs, qui furent blessés ou perdirent leur vie en combattant dans les rangs de tous les camps… Une bataille gigantesque qui coûta la vie à plus de 100 000 hommes parmi ses protagonistes et qui s’inscrivit dans le tourbillon de cet ensemble de conflits régionaux ayant plus tard débouché sur la création – sous différentes formes institutionnelles et étatiques – des grands pays sunnites tels l’Irak, la Syrie et l’Arabie Saoudite.

Richard Darmon