8 Kislev 5779‎ | 16 novembre 2018

La paracha au féminin Lord Satan a plus d’un tour dans son sac…

Oh Happy End !
C’est la faute à Walt Disney… Si vous voulez écrire ou raconter une histoire qui plaise, vous devez vous débrouiller pour qu’elle se termine pour le mieux et dans le meilleur des mondes. La Belle au bois dormant devra à tout prix sortir de sa torpeur centenaire pour convoler en justes noces avec son
prince charmant. Et le gentil Simba, bien que perdu et isolé des siens, finira par revenir au village pour sauver son royaume des griffes du méchant Scar. Et, au passage, épouser Nala, sa fidèle amie d’enfance.
Par conséquent, si vous aviez confié au légendaire scénariste californien le soin de mettre en scène le passage le plus poignant de la section ‘Hayé Sarah, il y a fort à parier qu’un certain « petit détail » aurait été savamment revu et corrigé. Et ce, pour la bonne raison qu’il sacrifie aux diktats hollywoodiens du happy ending.

Séance-ciné
Mesdames, munissez-vous d’un seau à pop-corn géant : les studios de production Walt Disney Pictures présentent en avant-première au club-ciné du LPAF le nouveau blockbuster de
l’année 2085 : The Binding of Isaac. Ou dans sa version française : La Ligature d’Isaac…
Mettez vos portables sous silence. La séance commence… Une voix grave et profonde s’élève
à Beer-Shev’a. C’est l’Eternel qui s’adresse à Abraham pour lui confier une mission impossible : « Prends s’il te plait ton fils, ton unique, que tu aimes, Its’hak, et va vers la terre de Moria ; fais-le monter là-bas en holocauste sur une des montagnes que je t’indiquerai. »  Cela n’empêche pas le patriarche de s’exécuter sans sourciller. Le voilà qui voyage jusqu’au mont Moria et y construit un autel. Il ligote son fils et le met sur l’autel, par-dessus le bois. Puis il étend sa main et saisit le couteau pour égorger son fils… La tension est à son comble. Et la bande-son à vous glacer le sang ne fait qu’exacerber le suspense.

Tout est bien qui finit bien                                                                                                                                       C’est alors qu’une voix surgie de nulle part s’adresse à Abraham, le sommant de ne pas porter la main sur le jeune homme. Quel soulagement, Mesdames ! Aussitôt l’objectif se déplace en hauteur, et voici qu’on aperçoit un superbe bélier empêtré dans les broussailles par ses cornes… Les spectatrices découvrent que tout cela n’était qu’une habile mise en scène orchestrée par le Ciel. L’une des dix
épreuves destinées à tester la fidélité d’Abraham. Et que lui-même et son fils ont relevé haut la main. Ce qui avait débuté comme un film d’épouvante finit par se transformer en conte de fées. Sains et saufs, nos deux héros rebroussent chemin, impatients de partager l’heureux dénouement avec leur épouse / mère Sarah. Le scénario se termine en beauté sur un gros plan particulièrement émouvant : Its’hak se jetant dans les bras de sa mère. Et tandis que la matriarche lui rend tendrement son étreinte, les mots THE END scintillent à l’écran. Comme qui dirait, tout est bien qui finit bien…

Sarah, victime collatérale de laAkéda ?                                                                                                        Heureusement pour lui – et surtout pour nous – le père de Mickey Mouse s’est gardé de fourrer son nez dans les affaires patriarcales, préférant sans doute s’en tenir à des créatures éminemment moins inspirantes (et obligeantes…). Nous voilà donc en prise directe avec la version originale de cette scène biblique à grand suspense. Et même si le deuxième patriarche finit par s’en sortir indemne, nous n’aurons malheureusement pas droit au happy ending magistral… Car la dixième et ultime épreuve
d’Abraham semble visiblement avoir fait une victime collatérale en la personne de Sarah… N’en déplaise à Mr Disney, notre illustre matriarche ne connaîtra pas le bonheur de serrer dans ses bras le fils qu’elle a attendu pendant quatre-vingt-dix ans et que son époux s’apprêtait à sacrifier à D.ieu. Elle ne connaîtra pas non plus la joie d’accueillir sa future belle-fille dans sa tente et de lui livrer les trois secrets qui en faisaient toute la magie.

Un reportage macabre                                                                                                                                         Comme ne manquent pas de le souligner nos Sages, si la mort de Sarah figure tout de suite après l’Akéda dans la Torah, c’est pour nous enseigner que ces deux événements furent intimement liés. Le Midrach Tan’houma nous rapporte en effet qu’une fois la Akéda achevée, l’Ange de la Mort se précipita chez Sarah pour lui en faire un compte-rendu particulièrement sadique. Bien que sachant pertinemment qu’Its’hak avait finalement été épargné par l’Éternel, il choisit de ne pas révéler d’emblée ce dénouement crucial. Tel un conteur macabre, il lui révéla qu’Abraham s’apprêtait à offrir leur fils e n sacrifice, s’efforçant de brosser la scène en question dans le menu détail ; depuis les cordes qui sanglaient Its’hak, l’empêchant de se débattre, jusqu’au couteau de sacrifice bien aiguisé que son père avait levé sur lui…
Puis, arrivé au moment le plus décisif de son « reportage », ce correspondant biaisé se fit un plaisir de marquer une « pause théâtrale »… Toutefois, il n’eut guère besoin de conclure son récit… Car Sarah, frappée de plein fouet par cette annonce, n’était déjà plus de ce monde pour pousser un « ouf » de soulagement…

Une fin tragique ? Pas si sûr !
Au terme de ce poignant Midrach, peut-on pour autant en conclure que l’Akédat Its’hak entre dans la catégorie larmoyante des Sad Ending ? Pour le Rabbi de Slonim, le Rav Chalom Noa’h Berezovsky zatsal, la réponse à cette question est un non retentissant ! Plus encore, comme il le démontre dans son commentaire Nétivot Chalom, affirmer que la dixième épreuve d’Avraham Avinou s’est achevée sur une note tragique reviendrait à tomber dans un piège tendu par nul autre que le Satan (encore lui !)… À quel piège fait-il allusion ? Vous n’allez pas tarder à le découvrir… Comme chacune le sait, le rôle du Satan
(alias Mauvais Penchant) est de nous empêcher d’accomplir la Volonté Divine, ou du moins de nous importuner dans ce noble objectif.

Satan vs. Juif : un duel très serré
Pour parvenir à ses fins, Lord Satan dispose d’un arsenal redoutable  d’armes dont les plus connues sont la Paresse, la Jalousie, la Gourmandise, l’Envie, la Quête d’honneurs, j’en passe et des pires. Et puis, il y a aussi les moins connues, qui n’en sont pas moins efficaces, tels le Découragement, la Piètre estime de soi ou encore le Pessimisme. Dès qu’un Juif ou une Juive émet le souhait à accomplir un Commandement Divin, Lord Satan lui déclare aussitôt la guerre. Dégainant son arme la plus appropriée, il se met en tête de lui tourner la tête, le dissuadant par tous les moyens de parvenir à ses fins. Mais que se passe-t-il si le Juif s’entête à accomplir ladite mitsva au nez et à la barbe de son assaillant ? Ce dernier
v a – t-il déclarer forfait ? Oh que non ! Même si le duel s’est achevé en sa défaveur, le Satan va aussitôt lancer un nouveau round. Il a peut-être perdu un combat, mais il ne perdra pas la guerre aussi aisément. Et cette fois, sa tactique sera bien plus sournoise ; il va tenter de semer le doute dans le coeur du Juif quant au bien-fondé de l’action qu’il vient d’accomplir. « Qui te dit que tu as bien agi ? lui susurre-t-il d’un air narquois. Peut-être que tes intentions n’étaient pas pures ? Peut-être ne cherchais- tu qu’à «épater la galerie» sous prétexte de ferveur religieuse ? » Or si, à D.ieu ne plaise, le Juif en vient à
regretter sa bonne action, ou du moins à en concevoir une certaine amertume, eh bien le Satan sera parvenu à ses fins…

THE (HAPPY) END
Cette remarquable réflexion du Nétivot Chalom en tête va nous permettre de briser un mythe puissant sur la cause véritable du décès de Sarah. En réalité, nous dit le Rabbi de Slonim, la première matriarche était destinée à rendre l’âme le jour de la ligature d’Its’hak. Mais le Satan décida de se servir de ce fait inéluctable pour jouer un énième tour à Avraham. Lui qui n’avait pas réussi à stopper la détermination du patriarche en se transformant en fleuve, tend alors son piège psychologique fatal : celui du doute, celle du regret… Au moment précis où Sarah était de toute façon censée quitter ce monde, l’Ange de la Mort s’introduisit dans sa tente et lui fit son sinistre compte-rendu. Et c’est ainsi qu’il espéra donner au monde entier, et en particulier à Avraham Avinou, l’impression fallacieuse que l’Akédat Its’hak s’était mal terminée. Et qu’elle avait causé la mort d’une innocente… Mais Avraham Avinou se garda bien de tomber dans l’écueil dangereux de la remise en question : il demeura fermement convaincu du bien-fondé de sa démarche spirituelle. Et quand vint le moment de se recueillir devant la dépouille mortelle de Sarah, il la pleura avec une certaine réserve. Celle d’un homme certes triste à l’idée d’accompagner
son épouse bien aimée jusqu’à sa dernière demeure, mais heureux de savoir que son départ de ce monde n’avait en aucun cas été prématuré… Avraham l’avait compris ; Lord Satan est un bien sinistre scénariste. Mais ce n’est pas à lui de dicter la fin de nos histoires…

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