11 Tevet 5779‎ | 19 décembre 2018

Chabbat Noa’h ÊTRE SOI-MÊME Yonathan Bendennoune

La paracha de Noa’h commence par une présentation succincte du personnage principale de ce récit : « Ceci est
l’histoire de Noa’h : Noa’h était un homme juste, il était intègre au sein de sa génération » (Béréchit 6, 9).

À chaque lecture de cette section de la Torah, nous sommes systématiquement
interpellés par le commentaire de Rachi sur l’expression : « au sein de sa génération ». Selon un premier avis (cité dans Sanhédrin 108/a), ces mots font l’éloge de Noa’h, suggérant qu’il a réussi à demeurer juste et intègre en dépit de la génération dans laquelle il vivait. Par conséquent, il va sans dire que s’il avait vécu à une époque où régnait la droiture, Noa’h aurait été un personnage encore plus remarquable. Le second avis envisage les choses à l’exact inverse : Noa’h était considéré comme juste et intègre uniquement au sein de sa génération, proportionnellement au niveau spirituel de ses contemporains. Autrement dit, « s’il avait vécu du temps d’Avraham, il n’aurait mérité aucune considération ! » (Rachi). Une soudaine volte-face Dans la suite immédiate de ce commentaire, Rachi rapporte l’idée suivante : il est encore écrit au sujet de Noa’h qu’il marchait « avec D.ieu ». Or, s’agissant d’Avraham, nous trouvons une expression plus élogieuse, puisqu’il marchait « devant D.ieu ». Rachi en tire la conclusion suivante: « Noa’h avait besoin d’une aide [divine] pour être soutenu, tandis qu’Avraham était d’une piété suffisamment solide pour se maintenir par lui-même. » De prime abord, ce commentaire semble se conformer uniquement au second avis précité. En effet, selon la première opinion, Noa’h aurait été encore plus remarquable s’il avait vécu du temps d’Avraham, et par conséquent, rien ne justifie de lui attribuer une valeur inférieure à celle du patriarche… La même remarque ressort – de manière bien plus épineuse – d’un autre commentaire de Rachi, dans la suite de notre paracha. La Torah relate que lorsque le déluge débuta, « Noa’h entra dans l’arche avec ses fils, sa femme et les épouses de ses fils, à cause des eaux du déluge » (ibid. 7, 7). Selon Rachi, cette dernière précision – « à cause des eaux du déluge » – sous-entend que Noa’h est entré dans l’arche comme poussé par les eaux : « Noa’h était animé d’une foi chancelante : il croyait
que le déluge viendrait, sans vraiment y croire. Il est donc entré dans l’arche seulement lorsque les eaux l’y ont contraint. » Voilà donc que cet homme
juste et intègre – qui aurait peut-être été plus exceptionnel encore dans une génération pieuse – est à présent taxé d’être un croyant tiède et sans ferveur,
peu convaincu que le déluge se produirait… Il apparaît ainsi que Rachi, après avoir cité deux avis opposés, semble faire abstraction du premier pour ne
retenir que le second ! Toute proportion gardée… En examinant les choses sous un autre angle, nous nous apercevrons qu’il n’y a là aucune contradiction. Comme le fait remarquer le Sifté ‘Hakhamim dans son commentaire sur Rachi, l’opposition entre les deux avis que cite Rachi est bien plus nuancée qu’elle n’y paraît. En effet, nul ne conteste que tout homme, quelle que soit sa force de caractère, est influencé par son entourage. Aussi, on peut affirmer sans le moindre doute que si Noa’h avait vécu du temps d’Avraham, il aurait atteint un niveau spirituel nettement supérieur au sien du temps de Mathusalem. Réciproquement,
il est incontestable que, par la force des choses, la piété qu’il avait acquise à son
époque était bien faible par rapport à celle en vigueur dans une génération de
justes. Il en résulte qu’un autre Noa’h, qui aurait vécu dans un tout autre contexte, aurait été assurément bien différent de celui de l’époque du déluge. La discussion talmudique consiste donc surtout à déterminer ce que la Torah cherche à mettre en évidence avec les mots « au sein de sa génération » : veutelle faire l’éloge de cet
homme ? Ou au contraire, s’efforce-t-elle de le dénigrer ?
Emporté par son temps Mais quelle que soit la réponse à ces questions, il apparaît en définitive que les qualités de Noa’h ont été modelées par son temps et par son entourage. Peu importe qui aurait été un hypothétique Noa’h vivant à une tout autre époque, celui dont la Torah nous parle est un homme qui est devenu lui-même non par des actes de volonté personnelles, non par une route qu’il se serait tracée à force de détermination individuelle, mais par la société de son temps. Il est devenu un juste en dépit de sa génération
– malgré le mal qui régnait autour de lui, comme une ré action au cynisme régnant ; et il est devenu un juste proportionnellement à sa génération – s’efforçant uniquement de sortir du lot de ses contemporains, sans chercher à tracer sa voie personnelle. Grâce à cette mise en perspective, on précités avec un tout autre regard. Nous avons ainsi vu que Noa’h marchait « avec D.ieu » – requérant Son soutien pour demeurer à son niveau. En clair, il était dépourvu de maintien autonome, il ne devait sa position spirituelle qu’à des éléments extérieurs, qui façonnèrent son destin comme un torrent emportantdes branches  mortes. C’est également ce qui ressort du dernier commentaire cité : Noa’h n’est entré dans l’arche que lorsque les eaux du déluge l’y ont contraint. En clair, même
l’oeuvre de sa vie – cette arche qu’il a construite pendant cent-vingt ans – n’était pas à ses yeux digne de susciter sa conviction : il l’a fabriquée parce que D.ieu le lui avait ordonné, et il y est entré parce que la pluie ne lui en a pas laissé le choix…
Finalement, peu importe quel homme Noa’h aurait été s’il avait vécu à une autre époque, car le véritable reproche retenu contre lui est de ne pas avoir été
lui-même. Qu’il fût un juste en dépit de sa génération ou proportionnellement à elle, ce sont en définitive ses contemporains qui ont déterminé sa voie. Contrairement à Avraham qui marchait « devant D.ieu », Noa’h s’est quant à lui
laissé porté par les événements. Or, tous les avis cités dans le Talmud s’accordent à penser que nul manquement n’est plus affligeant que celui de manquer à soi même…