8 Tammuz 5781‎ | 18 juin 2021

Babi Yar, 1941 : le massacre de Kippour

Ce fut la plus grande entreprise d’extermination dans le cadre de la « Shoah par balles », avec plus de trente-trois mille Juifs assassinés près de Kiev. Elle se déroula en quelques heures, principalement le jour du Jugement. Ce n’est pas un hasard. Récit.

Le massacre de Babi Yar fut le plus grand et le plus terrible de la « Shoah par balles » menée par les tristement célèbres Einsatzgruppen ou commandos de la mort : trente-trois mille sept cent soixante-et-onze Juifs ont péri les 29 et 30 septembre 1941 aux alentours de ce ravin ukrainien, dans la périphérie de
Kiev. Le drame est resté d’autant plus fortement ancré dans les mémoires qu’il s’est essentiellement déroulé le jour de Kippour. Il s’est produit peu après l’invasion du territoire soviétique, le 22 juin de la même année, par trois millions de soldats du Reich. En quelques semaines, l’occupation des pays baltes et de la partie orientale de la Pologne est effective. Sur quatre millions de nos coreligionnaires vivant en URSS au début de l’opération, un million et demi fuient tandis que les autres tombent sous le contrôle des forces hitlériennes. La Wehrmacht reçoit, d’emblée, l’ordre d’éradiquer « l’ennemi judéo-bolchévique », autrement dit d’exterminer les Juifs des régions conquises. Les non-Juifs, eux, sont voués à la collaboration ou à l’asservissement. Les Einsatzgruppen (littéralement : « Groupes d’intervention ») sont créés dès l’été. Quatre commandos sont répartis à l’arrière des troupes de combat. Chacun d’entre eux comprend entre cinq cents et mille hommes chargés de l’élimination méthodique des Juifs.
A Kiev, le Groupe C est dirigé par le général Friedrich Jeckeln. La pendaison publique de deux Juifs suivie de la fusillade de quatre cents autres marque le début de la tragédie. Aucun secret n’entoure le massacre, contrairement à ce qui prévaudra plus tard, quand la « Solution finale » se mettra en place à l’échelle industrielle dans les camps. Quand les nazis pénètrent dans la métropole ukrainienne, en septembre, celle-ci compte cent vingt à cent trente mille Juifs pour une population d’environ neuf cent
mille habitants. Beaucoup de familles parviennent à fuir. L’armée russe, de son côté, a tendu un piège à l’adversaire en dissimulant des explosifs dans tous les locaux officiels et administratifs que la Wehrmacht investit généralement lorsqu’elle occupe une ville. Ils sont mis à feu le 24 septembre et provoquent un gigantesque incendie qui dure cinq jours et tue des milliers de soldats allemands.
A Berlin, on cherche un coupable et on décrète que les Juifs sont à l’origine du complot. L’officier SS Paul Blobel, qui joue un rôle de premier plan au sein du Groupe C (il sera condamné après la guerre par le tribunal de Nuremberg et exécuté), prépare ce qu’il appelle la « grande action » :la liquidation des Juifs de l’agglomération. Suite au sabotage du 24, un communiqué ordonne le 28 septembre à tous ceux qui y résident de se présenter le lendemain matin, veille de Kippour, à un carrefour déterminé. Ce n’est pas une simple coïncidence de calendrier : les génocidaires avaient pour habitude de perpétrer leurs
crimes les plus spectaculaires à l’occasion des yamim tovim. « Les Juifs, précise le texte, devront être munis de leurs papiers d’identité, d’argent, de leurs objets de valeur ainsi que de vêtements chauds, de linge, etc. S’ils ne se conforment pas à cette ordonnance et sont trouvés ailleurs, ils seront fusillés ». La plupart des personnes concernées pensent à une réquisition en vue d’un travail obligatoire. Le ravin de Babi Yar devient alors le théâtre d’un anéantissement géant. Un quart des Juifs de Kiev présents avant
l’invasion allemande y perdent la vie en l’espace d’à peine quarante-huit heures. Les tueurs sont principalement des SS. Une foule d’hommes, de femmes et d’enfants sont brutalisés, contraints de se déshabiller et de s’allonger contre la paroi du ravin de cent cinquante mètres de longueur, trente mètres de largeur et quinze de profondeur. Dans son « Histoire de la Shoah » (PUF), l’universitaire Georges Bensoussan rapporte le témoignage d’un membre du commando : « Immédiatement après mon arrivée sur les lieux d’exécution, j’ai dû descendre au fond de ces gorges avec mes camarades. Il n’a pas fallu attendre longtemps avant que les premiers Juifs soient amenés et descendent la pente. Ils devaient
se cacher le visage contre la paroi du gouffre. Au fond, les tireurs avaient été divisés en trois sections d’environ douze hommes. Les Juifs étaient tous conduits en même temps aux pelotons d’exécution.
Les suivants devaient s’allonger sur les corps de ceux qui venaient d’être exécutés. Les tireurs se mettaient derrière eux et les abattaient d’une balle dans la nuque. Je me souviens qu’ils étaient saisis d’épouvante dès qu’ils se trouvaient au bord de la fosse et apercevaient les cadavres. Beaucoup de
Juifs, terrifiés, ont commencé à crier ». Il faut ajouter que d’autres massacres ont été perpétrés au même endroit tout au long de l’automne 1941, de l’hiver puis du printemps 1942. Au total, plus de cinquante mille Juifs y ont péri. En août 1943, le sinistre Paul Blobel a fait exhumer les corps pour les brûler dans le but que toute trace d’extermination disparaisse, sur ordre d’Hitler et conformément à la nouvelle politique de discrétion accompagnant la Shoah. Puis, le camp de concentration de Syrets fut créé non loin de là. Il n’existe que peu de sources historiques sur Babi Yar car les soviétiques, après la reconquête de 1943 et la victoire sur le nazisme, ont occulté le génocide des Juifs – prétendant que les victimes du ravin maudit étaient de simples « citoyens pacifiques », sans précision. Staline imposa même, dès 1948, une censure absolue sur le caractère antisémite de la « Solution finale ». Un monument mémoriel a néanmoins été érigé en 1966 sur le site, mais le mot Juif n’y figure pas. Un second monument dédié aux victimes juives a été édifié à proximité bien plus tard, après la chute du communisme en Ukraine. Il a été inauguré en 2001. Précisons qu’une forte communauté juive s’était établie dans la région dès le 12e
siècle. A cette époque vécut un célèbre possek et talmudiste : Moché de Kiev. A partir de la fin du 15e siècle, les Juifs ont été recrutés par la noblesse, comme en Pologne, pour récolter l’impôt.
On sait que de nombreux pogroms ont endeuillé la communauté au 17e siècle, sous la houlette du chef cosaque Bogdan Chmielnicki, puis à la fin du ١٩e, surtout entre 1881 et 1884. Ces derniers sont à l’origine des premiers textes politiques modernes revendiquant la création d’un Etat juif en Eretz. Zeev Jabotinsky, fondateur de la droite sioniste, était ukrainien. Le deuxième président d’Israël, Its’hak Ben-Zvi, Golda Meïr ou encore Moché Dayan étaient de même souche. On sait aussi que la ‘hassidout est
née dans ce pays où enseigna le Baal Chem Tov. Son arrière-petit-fils, Rabbi Na’hman de Breslev, est encore largement vénéré et sa tombe, à Ouman, est l’un des lieux de pèlerinage juifs les plus fréquentés du monde contemporain.
AXEL GANTZ