7 Elul 5778‎ | 18 août 2018

La paracha au féminin : Vive les vacances…

À vos casquettes, mesdames !
Elles sont arrivées… Ces vacances que nos petits et grands bonshommes attendaient de pied ferme. Et cette insouciance que nous autres, parents, accueillons avec un sentiment mitigé. Parce que oui, on a tous et toutes besoin de souffler un peu. D’esquiver la monotonie grinçante du métro-boulot-dodo. De ne plus avoir à s’entendre dire, quelques minutes avant l’heure du coucher : « M-A-M-A-N, j’ai oublié de faire mes devoirs de maths ! »Et puis aussi, de fuir les fatidiques heures de pointe.Aussi bien celle de 7h30 que celle de 16h30. Aussi bien celle du périph parisien que celle du Boulevard Begin hiérosolymitain.
Sauf que, vue de près, l’alternative n’est pas toujours aussi reluisante que cela. Eh oui, il s’avère qu’en plus de notre rôle de mère au foyer ou de femme active, nous allons devoir enfiler durant ces longs mois d’été toute une panoplie de nouvelles casquettes… Comme celle de cheffe cuisinière (« ENCORE des pâtes au fromage ? Même à la cantine, on n’en mange pas aussi souvent »). Ou celle de conseillère en orientation (« Il n’y a rien à faire dans cette station pourrie ! Tu n’aurais pas une petite idée pour moi ? »). Ou encore celle de guide touristique tous-terrains (« Debout les marmottes ! Ce matin, on part à la conquête sentier balcon et refuge du Carro. Vous verrez, il y a une vue imprenable sur les glaciers du Vallonet ! »).
Ah, j’en oubliais une et non des moindres ; celle de médiatrice professionnelle spécialisée en résolution de conflitsnucléaires (« Maman, Sarah m’a encore piqué mes mules ! » / « Elle fabule ou quoi, celle-là ? Elle me les a échangées avant-hier contre mes nouvelles Stan Smith ! »)
Vivement septembre ?!
Alors, oui, bien sûr, inutile de vous répéter qu’on les aime beaucoup, passionnément, à la folie, ces petits anges si habilement déguisés en démons. Mais il faut reconnaître que,de temps en temps, on a comme une folle envie de lancer en douce une pétition parentale à l’adresse du ministère de l’Éducation nationale. Histoire de lui demander de bien vouloir revoir la durée des grandes vacances. À la baisse, on s’est bien comprises ?
En attendant que Jean-Michel Blanquer – ou son homologue sabraNaftali Bennett – s’attaquent sérieusement à ce dossier brûlant, nous aurions tout intérêt à nous tourner vers la Paracha de la semaine. Nous y trouverons en effet une réflexion qui aura de quoi nous aider à prendre notre mal en patience. Et qui sait, peut-être même nous pousser à annuler carrément notre pétition.
Mais ça, c’est à vous d’en juger…
Une bénédiction ambiguë
Dans le premier chapitre du dernier livre de la Torah, MochéRabbénou adresse à son peuplela magnifique bénédiction que voici : « Que Hachem, le Dieu de vos pères, vous rende mille fois plus nombreux et vous bénisse comme il a dit à votre propos. » (Dévarim 1, 11). Mais ce souhait, que nous aurions donné cher pour entendre de la bouche du maître spirituel de la génération, n’est visiblement pas au goût de nos ancêtres.
Comme le souligne Rachi, à l’écoute de ces mots, les membres de la génération du désert se mettent à protester : « Moché ! Tu imposes une limitation à nos bénédictions ! Car le Saint béni soit-Il a déjà promis à Avraham : « Je rendrai ta descendance comme la poussière de la terre, de sorte que si l’on peut compter la poussière de la terre, ta descendance aussi pourra être comptée. » (Béréchit 13, 16) ».
Ce à quoi le berger d’Israël leur répond : « Ceci est ma propre bénédiction ! Quant au Tout-Puissant, il vous bénira comme il l’a promis à Avraham. »
Virée shopping aux frais de la princesse
Si le commentaire du maître de Troyesvous laisse perplexe, chapeau ! C’est la preuve que la présence (très) rapprochéede vos chérubins n’a pas eu raison de vos méninges. Car comme vous avez dû vous le demander, à quoi bon souhaiter au peuple de devenir « mille fois plus nombreux » si le Tout-Puissant s’est déjà engagé à le multiplier à l’infini, à l’instar de ces grains de sable fin qui tapissent les plages du monde entier ?
Ou pour traduire cette question en termes contemporains – léhavdilélefhavdalot – c’est un peu comme si Nicolas Houzé, le grand patron des Galeries Lafayette avait décidé de vous offrir une matinée gratis de shopping illimité dans l’une de ses enseignes. Et puis que Bernard Arnault, PDG du groupe luxe de LVMH, surenchérissait en vous tendant, cette même matinée, un bon-cadeau de 1000 euros valable uniquement au comptoir Louis Vuitton des Galeries Lafayette… Évidemment, quelle utilité aura cette dernière faveur quand vous avez déjà carte-blanche pour « dévaliser » impunément la totalité duditétablissement ?
Mais avant que la perspective d’une virée shopping aux frais de la princesse ne vous fasse perdre la tête, revenons-en à notre question originale : quel est donc l’intérêt de ce souhait apparemment redondantmentionné dans notre Paracha ?
Un test subtil
Le ‘HatamSofer, cité par le RavIssakharFrand, nous explique que MochéRabbénousouhaitait véritablement tester la nature profonde de l’attachement du peuple juif envers sa progéniture. Plus qu’une bénédiction, ses paroles dissimulaient en réalité les questions existentielles que voici : Au fond, pourquoi désirez-vous des enfants ? Qu’est-ce qui vous motive à renoncer à l’insouciance du célibat pour lui préférer les innombrables contraintes de la parentalité ?
Or force nous est de constater que les réponses potentielles à ces interrogations risquent d’être aussi nombreuses que révélatrices… Les premiers pourraient avancer le besoin d’insuffler un vent de jeunesse et d’espièglerie dans leurs petites existences bien réglées. Les deuxièmes, assurément plus macabres,pourraient évoquer la volonté de pérenniser leur nom sur cette terre après leur décès. Quant aux troisièmes, non moins réalistes, ils pourraient lui avouer, quoique d’une voix un peu gênée, que les enfants d’aujourd’hui seront les bâtons de vieillesse de demain ; ceux sont eux qui les prendront en charge au crépuscule de leur vie…
Desjoyaux inestimables
Mais ce n’est bien sûr pas le genre de justifications tristement pragmatiques que MochéRabbénou espère entendre. La réponse qu’il souhaite ardemment recueillir de la part de ses ouailles est bien plus exaltante : chaque enfant que nous avons le privilège de mettre au monde n’est autre qu’une nouvelle étincelle divine. Un nouveau joyau céleste d’une valeur inestimable, qui nous est remis en dépôt, et que nous avons le devoir de faire briller chaque jour un peu plus.
C’est dans cette optique qu’il les soumet à l’épreuve suivante : il va leur souhaiter que « Dieu les rende mille fois plus nombreux ». Et guetter soigneusement quelle sera leur réaction à cette bénédiction. S’ils l’acceptent sans dire mot, c’est la preuve qu’ils souhaitent des enfants uniquement pour l’« utilité » qu’ils représentent. En effet, pour qui conçoit la parentalité comme un simple moyende combler ses propres besoins physiques ou émotionnels, la multiplication du peuple juif par mille suffit amplement à y parer. Inutile, dans un tel cas, d’espérer une descendance aussi nombreuse que « la poussière de la terre ».
En revanche, si le peuple d’Israël perçoit la bénédiction de son leader comme étant réductrice, c’est le signe qu’à ses yeux, le désir d’enfants répond à une vocation mue par les intentions les plus pures et désintéressées. Celle d’accueillir toujours plus d’étincelles divines sur terre. Et celle de polir un nombre infini de joyaux en vuede garnir le Diadème Céleste.
Et cette épreuve, nos ancêtres l’ont passée haut la main ! En reprochant à MochéRabbénou d’avoir atténué la bénédiction divine promise au premier des patriarches, celle d’une descendance innombrable, ils lui ont prouvé la valeur inestimable que revêtait chaque enfant à leurs yeux. Et c’est la raison pour laquelle leur mentor s’est empressé de confirmer la promesse originale : « Et qu’Il vous bénisse comme il a dit à votre propos ! »
Qui a besoin de vacances ?
De retour à notre perfide petit projet de pétition parentale…
Il est vrai que la perspective de passer deux mois à jouer les monitrices de colo sous la chaleur estivale peut avoir quelque chose de glaçant. Et il est vrai que l’on ne peut s’empêcher d’espérer secrètement l’arrivée du 1er septembre pour que nos vacances à nous commencent enfin…
Cela dit, sans vouloir jouer les Schtroumpfs moralisateurs, cette belle réflexion du ‘HatamSoferva peut-être nous aider à appréhender cette période de proximité avec nos enfants avec un regard un peu plus positif. À comprendre que chaque instant passé en leur présence est un privilège. À condition bien sûr d’avoir la sagesse de le percevoir comme tel…
Car quand on a la chance de côtoyer de (très) près les petits princes et princesses du Roi du Monde, qui a besoin de vacances, hein ???