11 Av 5778‎ | 23 juillet 2018

Entre « vouloir » et « pouvoir »

YonathanBendennoune

Malgré de multiples tentatives, Bilam doit s’avouer incapable de proférer une malédiction contre le peuple d’Israël. Cette résignation provoque une violente colère chez le roi de Moav : « Balak, enflammé par la colère, frappa des mains et dit à Bilam : “C’est pour maudire mes ennemis que je t’avais appelé et tu as persisté à les bénir par trois fois !” » (Bamidbar24, 10).

Lorsqu’on envisage cet épisode avec du recul, cette réaction impulsive de la part du roi de Moav ne manque pas de surprendre. En effet, Bilam n’avait-il pas répété à moult reprises à ses émissaires que « l’Éternel refuse de me laisser partir avec vous » (22, 13) ? Et encore à la seconde délégation : « Quand bien même Balak me donnerait de l’argent et de l’or plein son palais, je ne pourrais contrevenir à l’ordre de l’Éternel, mon D.ieu » ! Il n’y avait là aucune ambiguïté possible : le prophète avait clairement annoncé à son « employeur » que ses services dépendraient de la volonté du Maître du monde. Comment donc comprendre le soudain emportement de Balak ?
Nuances du « pouvoir »
Selon le BetHalévi (cité dans PninimMichoul’hanGavoha), la réponse à cette question réside dans le sens polysémique de l’expression : « Je ne peux pas… » En effet, le syntagme « ne pas pouvoir » signifie, dans son acception première, n’avoir pas les aptitudes matérielles de réaliser une chose. C’est par exemple le cas lorsqu’on proposerait à quelqu’un de « soulever une montagne » en échange d’une forte somme d’argent : il répondra assurément qu’il « ne le peut pas », pour la simple raison qu’il n’en a pas les forces physiques.
Imaginons à présent qu’on lui propose la même somme pour infliger publiquement une gifle à un personnage hautement respectable, comme le Rav de la ville. Là encore, la réponse de notre interlocuteur sera assurément : « Je ne le peux pas. » Mais à une nuance près : ce « non-pouvoir » n’est pas lié aux capacités physiques de l’individu, mais à son sens moral. Ce sont ses valeurs éthiques qui l’empêchent d’agir ainsi, au point qu’il se sent proprement « incapable » de le faire.
Comment peut-on savoir s’il s’agit d’une incapacité physique ou morale ? Tout simplement en augmentant la somme proposée… Dans le premier cas, le défi est impossible à relever même pour tout l’or du monde : personne n’est concrètement capable de soulever une montagne, quelles que soient les sommes en jeu. En revanche, lorsqu’il s’agit de principes moraux, certaines personnes sont prêtes à en faire fi, pour autant que la somme proposée en échange soit suffisamment substantielle…
Un hameçon dans la bouche
Lorsque Balak s’adresse à Bilam pour lui demander de maudire le peuple hébreu, ce dernier lui répond à plusieurs reprises qu’il « ne peut pas » contrevenir à la volonté de D.ieu. Dans l’esprit du roi moabite, cela signifie que Bilam, par l’effet de quelque scrupule moral, n’est pas disposé à aller à l’encontre de Ses décisions. Or, connaissant la fameuse perversité et cupidité qui animaient le prophète, Balak est encore persuadé qu’il pourra le convaincre de changer d’avis, lorsqu’il fera miroiter à ses yeux des sommes d’argents plus conséquentes…
C’est la raison pour laquelle le roi fait envoyer chez Bilam une seconde délégation – « plus nombreuse et plus considérée » que la première (22, 15) – en ayant la conviction que « l’incapacité » de Bilam était tout à fait négociable. Mais en voyant que, une fois après l’autre, le sinistre prophète persiste à bénir le peuple juif, Balakne peut contenir sa colère : à ses yeux, l’entêtement de Bilam était une simple preuve de mauvaise volonté, et si celui-ci l’avait vraiment souhaité, il aurait parfaitement pu prononcer la malédiction tant attendue.
Sur quoi Bilam lui répond : « N’avais-je pas déjà répondu en ces termes aux messagers que tu m’avais envoyés : “Quand bien même Balak me donnerait de l’argent et de l’or plein son palais, je ne pourrais désobéir à la voix de l’Éternel…” » (24, 12). En clair, il a à présent signifié à Balak son erreur : « Tu pensais que j’étais concrètement capable de maudire Israël, et que seule ma conscience m’en empêchait. Mais il n’en est rien : même avec tout l’or du monde, je ne “pourrais” pas désobéir à D.ieu, car je n’en ai tout simplement pas la possibilité concrète : “Ce que dira l’Éternel, c’est ce que je dirai” (v. 13) – je ne peux prononcer que les mots qu’Il place dans ma bouche… »
À cet égard, nos Sages enseignent (Sanhédrin 105/b) que le Saint béni soit-Il avait comme accroché un hameçon dans la bouche de Bilam – c’est-à-dire que sa faculté de parole ne lui appartenait plus, celle-ci étant entièrement dominée par D.ieu.
Cultiver l’ambiguïté
On pourrait renchérir sur ce commentaire avec l’explication du Ramban (sur 22, 20) au sujet du tort reproché à Bilam. En effet, pourquoi méritait-il d’être puni ? N’avait-il pas annoncé clairement, à plusieurs reprises, qu’il se conformerait à la volonté de D.ieu, et qu’il ne proférerait que ce qu’Il mettrait dans sa bouche ? Pourquoi fut-il donc menacé de mort par l’ange, et finalement passé au fil de l’épée par les Hébreux ?
Car lorsqu’on examine attentivement ses réponses, on remarque que Bilam laissa planer le doute : en suivant les princes de la deuxième délégation, il ne leur a nullement dit que D.ieu refusait de maudire Israël et qu’il ne pourrait prononcer qu’une bénédiction… Au contraire, il a agi comme si lui-même « pouvait » choisir les mots qu’il proférerait, comme si ceux-ci dépendaient de sa seule volonté.
C’est cette même ambiguïté que l’on retrouve dans l’explication du BetHalévi : pour tenter le tout pour le tout, Bilam affirma qu’il « ne pouvait pas » maudire Israël, tout en sachant bien que ces mots étaient hautement équivoques.Il nourrissait ainsi l’espoir que, d’une manière ou d’une autre, il puisse finalement faire changer d’avis au Maître du monde, et ce fut là son erreur fatale…