14 Heshvan 5779‎ | 23 octobre 2018

Le Livre de Ruth et la lettre lamed

Rav Yéhia Brand

Les sages ont prescrit de lire le Livre de Ruth pendant la fête de Chavouot. Selon une explication (ChaaréTéchouva 494),c’est pour nous rappeler la naissance du roi David qui eut lieu en ce jour, naissance qui est citée dans les derniers mots de la Méguilat Ruth. Quel est l’intérêt de nous rappeler le jour de sa naissance ?
Une tour qui vole dans les airs
David fut jalousé par de nombreuses personnes. Pour n’en citer que deux, lorsque l’on chercha un musicien pour apaiser la tourmente qui s’abattait sur le roi Chaoul, Doégproposa David.Mais il vanta ses qualités si fortementqu’il excitala jalousie du roi (Chmouel I 17, 18). Par la suite, Doég dénonça les prêtres de la ville de Nov pour l’aide qu’ils avaient apportéeà David,et ChaouldésignaDoégpour décimer les quatre-vingts prêtres (Sanhédrin 93/b). A’hitofelpour sa part, s’associa à Avchalompour mettre à mort David, et il causa un drame. Doég et A’hitofélétaient des sages, parmi les plus proches conseillers de David,et ils présidaient le Grand Tribunal. Au sujet d’une célèbre question talmudique – celle de « la tour qui vole dans les airs » –ils détenaient trois cents lois transmises par Moché, et avaientsoulevéquatre centsinterrogations qu’ils ne parvinrent pas à solutionner. Mais leurs cœurs n’étaient pas intègres comme celui de David, qui réussit à les résoudre (Sanhédrin 106/b).
De quelle « tour » s’agit-il,de quelles lois et interrogations parle-t-on ? D’après l’une des explications que rapporte Rachi, il s’agit d’un petit trait au sommet de la barre de la lettre lamed de l’alphabet hébraïque,qui penche légèrement vers le bas. N’est-il pas étonnant qu’un minusculetrait suscite un tel intérêt chez desi grands sages autour du roi ?
Des décisions arbitraires
En fait, comme l’explique Rabbi TsadokHacohende Lublin (Ma’hchevot‘Harouts), le roi Chlomodit : « Ton cou est comme la tour de citadelle de David » (Cantique des Cantiques 4,4) –c’est-à-dire que son père avait fait construire une forteresse avec une tour, dans laquelle siégeait le Grand Tribunal (Midrach, rapporté par Rachi). Dans le Sefer Yétsira (4, 16), les lettresde l’alphabet hébraïque sont appelées pierres, plusieurs lettres qui forment un mot sont appelées un binyan, une construction. De même que chaque pierre soutient la pierre qui est à sescôtés,la Torah est construite selon le même modèle, avec l’ensemble des lettres. Elles s’entraident et se soutiennent, permettant à une partie de la Torahde développer d’autres parties, et d’en saisir pleinement le sens.
La lettre lamedest toutefois une exception : son coumonte et dépasse toutes les autres lettres, sans rien pour lesoutenir. En haut de cette barre,il y a un petit trait légèrement incliné. Le cou du lamedest alors appelé« la tour qui vole », pour souligner qu’elle ne s’appuie sur rien, expression connue dans la Michna : « La loi de l’annulation des vœuxest comme une tourqui vole en l’air et n’a pas de support [dans le texte]sur lequel appuyer » (‘Haguiga 10/a).
Dans le livre OtiotderabbiAkiva, le cou du lameddésigne le roi qui est au-dessus du peuple. Ce sont justement les instructions censées être appliquées par un roi qui volent en l’air, et qui n’ont pas de support. En fait, chaque personne qui étudie le Tanakh est surprise par certains comportements de rois réputés sages, dont le comportementpeut paraîtrecruel et incompatible avec les lois de la Torah. Cependant, le monarque a la responsabilité d’un peuple entier et ne peut se conduire selon les normes avec lesquelles agit le particulier. Ses actions n’ont pas d’équivalent chez la population, ainsi ses propres lois sont-elles appeléestourvolant en l’air, qui n’a pas sur quoi se tenir.
Les décisions royales
David rassembla dans sa citadelle les Sages d’Israëlafin qu’ils analysent et désignent les lois concernant la souveraineté. Si le cou du lamed représente le roi, le petit trait en haut représente son sommet : il est penchévers le baspour l’encourager à rester humble. Parfois, le roi se doit d’être intransigeant,parfois plutôt doux et humble ;ce sont ces subtilités qu’ils étudièrent dans cette citadelle.
A cause de leur jalousie et de leur partialité, Doég et A’hitofel restèrent avec quatre cents doutes, etparfois leurs conseils causèrent des drames.Quant à David, son cœur pur l’inspira bien.Dans sa grande humilité,David demanda toujours l’avis de son maître Mefibochét (Bérakhot 4/a), et dans leur malveillance, A’hitofél et Doégl’incitèrent à être humble quand il fallait faire preuve de courage, et vice-versa. Mais du fait que personne n’est à la place du roi, il n’est pas aisé de le conseiller : « Ne juge pas ton prochain tant que tu ne te trouves pas dans sa situation », et à plus forte raison s’il s’agit du roi : « Nul ne peut concevoir l’étendue de la pensée du roi » (Chabbat 11/a), « il doit faire preuve d’une profondeur dans la compréhension de sujets variés, tels que l’autorité de nombreuses provinces, leurs impôts,les guerres, d’innombrables cas de justice, et doit faire face à tous ces problèmes dans une même journée » (Rachi).
Toutefois, les Sages examinaientminutieusement lescomportements des rois : « Le roi ‘Hizkiaa pris six décisions [insolites], les Sages en approuvèrent trois et en désapprouvèrent trois »(Pessa’him56/a).De nos jours, tout un chacun s’érige en juge sur les hommes politiques, se basant sur les informations des médias, qui sont incomplètes et tendancieuses.
Une voie conforme à la Torah
Chaque juif doit écrire unSéfer Torah, et le roi en écrira unde plus : « Assis sur le trône de son royaume, il écrira une copie de cette Torah…et lira dedans tous les jours de sa vie, afin qu’il apprenne à craindre D.ieu, afin que son cœur ne s’enorgueillisse pas » (Dévarim 18, 18-20). Car le roi n’écrira ni ne lira la Torah uniquement avec les yeux d’un homme ordinaire, mais avec les yeux d’un roi. Il y lira « tous les jours de sa vie », c’est-à-direqu’il trouvera inscrit dans son Séfer TorahtouTce qu’il doit accomplir tous les jours de sa vie.
A la fin de sa vie, David chanta un hymne qui se termine ainsi : « Il [D.ieu]magdil –“fait grandir” les délivrances en faveur de Son roi, et Il agit avec bonté envers Son oint David et sa postérité pour l’éternité » (Chmouel II 22, 51). Bien que le mot soit écritmagdil, il se lit migdol – la « tour » d’une forteresse. Les délivrances accordées à David et à sa postérité viennent justement du faitque, dans sa tour où siégeait son tribunal, il a réussi à interpréter correctement le chemin spécifique qu’il devait suivre.
Si nous rappelons que David est né le jour de Chavouot, c’est pour nous faire prendre conscienceque David a trouvé sa voie justement dans cette même Torah qui fut donnée ce jour-ci.