17 Tishri 5779‎ | 26 septembre 2018

Des fruits aux saveurs oubliées…

Au début de Bé’houkotaï, la Torah énonce un certain nombre de bénédictions dont nous pouvons bénéficier pour peu que nous respections ses lois. La première d’entre elles est la suivante : « Je vous donnerai les pluies en leur saison, et la terre livrera son produit, et l’arbre du champ donnera son fruit » (Vayikra26, 4).

Concernant l’« arbre du champ » dont il est question dans ce verset, Rachi rapporte l’exégèse midrachique suivante : « Ce sont les espèces d’arbres non fruitiers, qui produiront des fruits dans les temps futurs. » En lisant ces mots, on s’imagine qu’il s’agit là d’un miracle de plus, qui se produira en notre faveur si nous nous conformons aux lois de la Torah.
Mais en vérité, cela va bien plus loin que cela : il existe une corrélation immédiate entre les actions humaines et le produit de la terre. Si bien que le phénomène dont parle Rachi pourrait même être qualifié de « naturel » …
Le déclin des hommes et de la nature
A la fin du traité Sota, la michna met en évidence le déclin vertigineux que connaît l’humanité depuis ces deux derniers millénaires. Énumérant les étapes de cette longue décadence, elle inventorie tous les malheurs qui se sont abattus sur le monde depuis que le haut Sanhédrin de Jérusalem a cessé d’être jusqu’à la mort des plus grands Maîtres de notre tradition, en passant par la disparition du dernier des prophètes.
Dans cette liste aussi longue qu’atterrante,on peut notamment lire : « RabbanChimon ben Gamliel enseigne au nom de Rabbi Yehochoua : Depuis la destruction du Temple, pas un jour ne passe sans qu’une malédiction se produise. En outre, la rosée n’est plus un signe de bénédiction et les fruits ont perdu leur goût. Rabbi Yossé ajoute : Les fruits ont même perdu leur gras » (Sota 9, 12). Ces maîtres énoncent donc ici un phénomène patent : depuis que Jérusalem a été dévastée par l’envahisseur romain, la nature même des produits de la terre a été bouleversée. Tant et si bien que ces Sages – contemporains de ces événements tragiques – pouvaient témoigner que depuis la destruction du Temple, le goût des fruits n’étaient objectivement plus le même.
En clair, il apparaît que la capacité qu’ont les arbres à produire des fruits – et la qualité de ceux-ci – sont une conséquence directe de nos actions. Le produit de la terre est ainsi le corollaire immédiat résultant de la situation spirituelle dans laquelle évolue l’humanité.
Des fruits prodigieux
En réalité, on peut retrouver cette corrélation à travers le récit même de la Torah. Dans la section Chela’hLékha, il est relaté que les tristement célèbres explorateurs, envoyés par Moché, ont rapporté du pays de Canaan des fruits de dimension prodigieuse : « Arrivés à la vallée d’Echkol, ils y coupèrent un sarment avec une grappe de raisin qu’ils portèrent à deux à l’aide d’une perche, et des grenades et des figues » (Bamidbar13, 23). Au terme d’une analyse détaillée de ce verset, le Talmud (Sota34/a) arrive à la conclusion que huit hommes ont dû joindre leurs forces pour porter cette grappe de raisin ! De même pour l’unique spécimen de grenade et de figue rapportées de ce voyage : il a fallu qu’un homme porte chacun de ces fruits, tant leur dimension était phénoménale.
Là encore, le récit de la Torah nous montre combien la nature a évolué au fil des siècles, et à quel point le niveau spirituel de l’humanité est à même d’influencer directement sur la taille et la qualité des fruits de la terre.
Un phénomène récurrent
Plusieurs autres témoignages de ce phénomène apparaissent dans les écrits de nos Maîtres. Ainsi, le Talmud (Ketoubot112/a) relate que trois Sages se sont rendus dans une certaine ville d’Israël, où on leur a présenté une pêche d’un volume de cinq séa– qui correspondent à plus d’une quarantaine de litres ! À eux trois, ils n’ont pu en manger qu’un tiers, ils ont distribué le deuxième tiers du fruit à leurs bêtes et ont dû enfin distribuer gratuitement le troisième tiers. Or, poursuit ce texte talmudique, Rabbi Elazar s’est retrouvé l’année suivante au même endroit, et ses hôtes lui ont alors offert une pêche qu’il pouvait tenir dans une seule main ! À ce constat, il cita ce verset des Psaumes (107, 34) : « Il changea un sol fertile en une terre de sel, à cause de la méchanceté de ses habitants ! »
Des circonstances semblables sont évoquées dans le Talmud de Jérusalem (Péa7, 3) : Rabbi Yo’hanan y relate que dans ses souvenirs d’enfance, les dattes encore vertes étaient plus douces que les pêches bien mûres que l’on trouvait durant son vieil âge.
Du bois fruité
En réalité, ce processus de dégénérescence de la nature a débuté dès les origines de l’humanité, avec la faute d’Adam le premier homme. Le Midrach cite en effet ce verset de la Genèse : « Un arbre produisant des fruits » (Béréchit1, 12) et y voit une allusion au fait qu’à l’époque, le bois des arbres donnait des fruits, ce qui inclut même les arbres connus aujourd’hui comme non fruitiers.
C’est donc depuis lors qu’au fil des générations, la nature s’est peu à peu dégradée, proportionnellement à l’intensité de la spiritualité qui règne dans le monde. Dès lors, il n’est pas étonnant de lire dans Rachi que dans les temps futurs, lorsque les écarts de l’humanité auront été définitivement réparés, ces espèces stériles produiront elles-mêmes des fruits. Lorsque l’humanité sortira de son marasme spirituel et acceptera enfin sa véritable raison d’être, la nature suivra le même élan et connaîtra à son tour une formidable « renaissance » bienfaitrice.
Yonathan Bendennoune