7 Tevet 5779‎ | 15 décembre 2018

Sur les traces des Juifs d’Egypte

La longue présence juive au pays des Pharaons ne s’est pas arrêtée avec la sortie d’Egypte. Elle a continué bien au-delà, jusqu’à l’époque contemporaine. Pessa’h est l’occasion de revenir sur cette histoire trimillénaire.

 

Dans l’ancienne Égypte, le nom Israël n’apparaît qu’une seule fois : sur la stèle du monument funéraire du pharaon Mérenptah, en -1207. Plus tard, au moment de la chute de Jérusalem en -587, le roi Apriès aurait organisé la venue des Hébreux en Egypte. Mais la première trace archéologique de la vie juive date de la domination perse (-525), à Éléphantine en Haute-Egypte.

 

L’ère hellénistique

En -330, à la fondation de la cité d’Alexandrie, les Juifs sont parmi les premiers à venir s’y installer. On y trouve la principale synagogue, des tribunaux rabbiniques et des instances communautaires. La ville devient une des communautés juives importantes de l’antiquité et la principale d’Egypte. Cependant les emplois publics lui sont fermés.

Plusieurs autres villes du centre du pays abritent également de grandes communautés juives, comme à Krokodilopolis (Kôm Fâris). Parallèlement à la religion de Moche, leurs membres adoptent la langue, la culture et la condition sociale grecques, et forment l’élite. Le statut d’Hellène particulier aux Juifs l’Égypte, qui n’existe pas en Grèce, attire une importante émigration au pays des pyramides. Cette situation entraîne cependant une certaine hostilité dans la population égyptienne. Les Juifs sont présentés comme des étrangers à chasser, malades et malfaisants. Les Egyptiens leur reprochent de faire partie de la minorité dominante. Une animosité marginale existe de même parmi les Grecs qui reprochent aux Juifs de partager leurs privilèges tout en rejetant leur religion.

Vers -270, à la demande du roi Ptolémée II, 72 savants Juifs entreprennent la première traduction de la Bible en langue étrangère (grec) : la Septante.

Aux environs de -160, le grand prêtre judéen Onias, haut dignitaire à la cour de Ptolémée IV Philopator, construit un temple près de Léontopolis, en Basse Egypte, qui fonctionne avec prêtres, lévites et culte sacrificiel.

 

Sous le joug romain

Dans l’Égypte romaine (-80 à 296), sur une population estimée à 8,5 millions d’habitants, la communauté juive compte 300 000 personnes (3% du total). A cette époque apparaissent de grands personnages comme l’historien et philosophe Philon d’Alexandrie (-12 à 54) qui s’efforce de rendre le judaïsme accessible. Ou Flavius Josèphe (37-100), chroniqueur, auteur de la fameuse « Guerre des Juifs ».

Mais sous l’Empire romain, la communauté des Hellènes disparaît totalement. Les Juifs perdent ainsi leur statut privilégié. Commence alors leur longue confrontation avec les nouveaux maîtres de la région. En l’an 38, une campagne haineuse accuse les Juifs de comploter contre la stabilité de l’Empire et de manquer de loyauté à l’égard de Rome. En représailles, les païens exigent de placer des statues de l’Empereur dans les synagogues. Les Juifs d’Alexandrie, refusant de se soumettre à une ordonnance de Flaccus, alors gouverneur d’Egypte, sont publiquement fustigés par ce dernier. Cet incident signale le déclenchement d’une émeute au cours de laquelle 400 maisons juives sont pillées. Les Juifs sont expulsés de la ville, dépouillés de leurs biens et brûlés vifs. Le premier pogrom à Alexandrie s’avère en fait l’acte des Grecs. Finalement, Flaccus est rappelé à Rome.

En 41, à la mort du tyrannique empereur Caligula, des émeutes éclatent de nouveau contre les Juifs à Alexandrie. Armés, ceux-ci prennent leur revanche sur le massacre perpétré par les Grecs trois ans plus tôt. L’empereur Claude parvient à mettre fin à l’insurrection et confirme les Juifs dans leurs droits. Mais une fois de plus, éclate en l’an 66, un soulèvement juif que Tibère écrase sévèrement.

A l’été 115, l’insurrection des Juifs se répand dans toute l’Egypte. Ils mettent sur pied des armées régulières pour se venger de la ségrégation dont ils sont l’objet depuis la destruction du Second Temple de Jérusalem par Titus. Trajan dépêche un général pour écraser la révolte. La population païenne se joint à l’armée romaine et ensemble, mettent en place une répression féroce contre les contestataires. La rébellion est matée avec une grande vigueur, la bibliothèque juive d’Alexandrie est brûlée. La guerre se termine en août 117 avec l’élimination physique de la quasi-totalité de la population juive d’Égypte par l’armée romaine et la participation très active, à Alexandrie notamment, des Grecs d’Égypte. C’est la fin de la plus illustre communauté juive de l’Antiquité. Celles d’Edfou et du Fayoum sont aussi exterminées. Sur l’ensemble de la population juive du pays, il ne reste plus qu’une poignée de survivants.

 

Des califes arabes et sultans Ottomans

En 640, les Fatimides (dynastie d’arabes chiites) conquièrent l’Egypte. Leur règne est dans son ensemble favorable aux Juifs, sauf sous Al-Hakim. C’est le début du renouveau de la communauté, principalement autour de la nouvelle ville qui sera fondée : le Caire. C’est l’époque où des écoles talmudiques sont créées et où les Juifs peuvent accéder à des positions élevées dans la société égyptienne.

Mais au début du XIe siècle, ils subissent de violentes persécutions. Le cruel calife Hakim ordonne que ceux qui n’acceptent pas le chiisme soient contraints, en souvenir du veau d’or, de porter au cou l’image de l’animal et de se soumettre à d’autres lois restrictives. Les réfractaires voient la confiscation de leurs biens et l’exil (1008). Quand Hakim apprend que les Juifs éludent ses ordres, il les oblige vers 1010 à s’attacher au cou un bloc de bois de six livres et à garnir leurs vêtements de clochettes pour signaler leur présence de loin. Quatre ans plus tard, il fait démolir des synagogues et expulse les fidèles. Leur conversion quasi forcée ne cesse qu’en 1020 avec l’assassinat du chef religieux par les musulmans lassés de ses abus.

Au commencement du XIIe siècle, un Juif du nom d’Abu al-Munajja ibn Sha’yah, est nommé à la tête du département de l’agriculture. Il est spécialement connu comme le constructeur d’une écluse du Nil en 1112 qui porta son nom. Sous le vizir Al-Afdhal (1137), le ministre des Finances dont on ignore le nom, est aussi un Juif.

En 1166, Maïmonide s’installe dans le vieux Caire. C’est là qu’il rédige ses principales œuvres et les treize articles de foi intégrés à la liturgie. Son petit-fils, Rabbi David, deviendra plus tard le chef des Juifs d’Egypte.

Sous la dynastie mamelouke des Baharites (1250-1390), les Juifs mènent une existence relativement paisible, bien qu’ils soient obligés de payer de lourdes taxes et soient harcelés par les religieux sunnites.

En 1416, les Francs attaquent Alexandrie et les lois contre les Juifs sont de nouveau renforcées. Ceux du Caire sont forcés de payer une taxe de 75 000 pièces d’or.

Un siècle plus tard, sous l’empire ottoman, Selim Ier, le sultan turc qui prend le pouvoir, effectue des changements radicaux dans l’organisation des communautés juives : il supprime le poste de naguid (prince), rend chaque communauté indépendante, et place David ibn Abi Zimra à la tête de la communauté du Caire. Il nomme aussi Abraham de Castro « maître de la Monnaie ».

 

La période contemporaine

Au milieu du XIXe siècle, la communauté juive égyptienne comprend environ 7000 personnes. Mais celle-ci est à 95 % analphabète. Lorsque le futur fondateur de l’Alliance Israélite Universelle, Adolphe Crémieux, visite Le Caire en 1840, il constate que les garçons juifs n’apprennent que les prières en hébreu avec des rabbins. Il fait alors construire la première école dans le quartier juif.

En 1880-1890, les besoins de la communauté du Caire pour venir au secours des pauvres sont énormes. Les riches Juifs de la capitale prennent les choses en main. Une première œuvre de charité est créée en 1887.

Au tournant du XXe, l’Egypte compte désormais 25 000 Juifs. En 1914-1915, onze mille ashkénazes chassés du Yichouv par les Ottomans viennent grossir les communautés du Caire et d’Alexandrie. Vers 1918, on dénombre 60 000 Juifs. A partir de cette date, grâce à l’aide du Bné Brith, les initiatives se multiplient dans le domaine de la santé et de l’éducation. Certains Juifs aisés créent leurs propres organisations.

La première institution importante d’aide alimentaire aux écoliers s’ouvre. Puis la Société Israélite de Bienfaisance est fondée afin de soutenir directement les nécessiteux. En 1922–1923, deux autres organisations d’entraide voient le jour pour doter les filles à marier et assister les veuves.

Trois hôpitaux comparables aux meilleurs établissements européens, sont construits dans la banlieue du Caire entre 1909 et 1921. De 1921 à 1927, quatre nouvelles écoles gratuites d’apprentissage professionnel pour filles et garçons sont installées dans différents quartiers de la ville. Par la suite, sur les 10 000 jeunes scolarisés, 5 000 fréquentent les écoles juives.

En 1934, l’asile de vieillards Maïmonide est inauguré dans la banlieue Est de la capitale égyptienne.

Grâce à la générosité et à la solidarité communautaire, les habitants juifs du Caire peuvent être soignés, éduqués, formés et sortir de la misère.

Plus globalement, jusqu’aux années 1940, les Juifs contribuent largement à la création de nouvelles industries en Egypte. Nombre d’entre eux exercent des professions libérales (médecine, commerce, finance). D’autres s’illustrent au service de l’Etat comme ministres, députés, sénateurs et hauts fonctionnaires. Vers la fin de la Seconde Guerre Mondiale, environ 80 000 Juifs vivent dans le pays.

Mais à la création de l’Etat d’Israël, des appels au meurtre et des pogroms ont lieu en Egypte. Entre mai 1948 et janvier 1950, approximativement 20 000 Juifs la quittent et beaucoup émigrent Israël. À la veille de la crise du canal de Suez en 1956, l’Egypte compte encore une communauté juive ‪ d’environ 60.000 personnes. Pourtant dans les années 1990, une des plus vieilles communautés, remontant à l’époque biblique, finit par s’éteindre.

Noémie Grynberg